ET LE PROJET DE SOCIETE, BORDEL !

manifestationHier, la France était dans la rue pour signifier son opposition à la réforme des retraites proposé par le gouvernement. Une mobilisation qui a rassemblé plusieurs millions de personnes (je ne vais pas évoquer ici la polémique débile autour des estimations) et qui est soutenu par 71% de la population.

Dans le débat autour de cette réforme, les chiffres ont été à la base de la plupart des échanges d’arguments ayant eu lieu sur le sujet. Ce fut d’ailleurs mon cas, dans deux excellents articles dont je vous conseille la lecture (Retraiter les retraites et Comparaisons et mauvaise foi). Dans le premier, j’esquissais une idée que je vais développer ici. En effet, il y’a élément absent des discussions, alors qu’il devrait être au cœur de ces dernières. Au-delà des données économiques, si on parlait un peu projet des société ?

L’évolution de la pyramide des âges ne bouleversent pas que l’équilibre des comptes sociaux. Elle modifie en profondeur le fonctionnement de notre société. Toutes les propositions mises sur la table concernant la réformes des retraites, que ce soit de la part des politiques ou des syndicats, ne font que modifier les curseurs du modèle actuel, sans jamais réfléchir sur l’opportunité d’en changer radicalement. Seul le PS essaye d’introduire la possibilité d’étudier le modèle suédois, celui des comptes notionnels, mais très timidement.

Le vieillissement de la population entraîne naturellement l’augmentation du nombre de personnes en situation de dépendance, problème qui devrait faire l’objet de la dernière grande réforme de l’ère Sarkozy. Mais il a surtout conduit, progrès de la médecine et de l’hygiène de vie aidant, à créer une nouvelle catégorie sociale, celle des retraités actifs et consommateurs. Les grands parents d’aujourd’hui ne ressemblent qu’assez peu aux personnes âges d’autres fois. Il est difficilement contestable que cela pèse sur les comptes sociaux et sur le système par répartition. Mais la solution réside-t-elle vraiment en retardant la transition entre l’emploi salarié et ce statut de joyeux retraité ?

Si on a aujourd’hui souvent la possibilité de jouir pleinement de sa retraite, même si les inégalités entre classes sociales restent profondes, c’est largement lié à l’amélioration des conditions de travail et la réduction de sa durée totale au cours de notre existence. Travailler plus longtemps est donc à contre-courant complet d’une tendance lourde de la société depuis deux siècles. Cette réduction n’a absolument pas empêché l’Occident de s’enrichir considérablement pendant la même période, grâce aux gains de productivité. Nous expliquer que ce mouvement doit s’arrêter, et même pire, s’inverser, reste une assertion largement contestable.

Mais surtout, un jeune retraité ne constitue-t-il qu’une charge pour la société ? Vu uniquement du point de vue des comptes sociaux, c’est globalement vrai. Mais vu de la société tout entière, c’est déjà nettement plus discutable. Profiter de sa retraite, à l’âge où épargner n’a plus guère de sens, c’est souvent être un consommateur actif. Or de l’argent dépensé n’est jamais de l’argent perdu économiquement. Je ne vais pas me lancer ici dans le développement de cet idée, mais j’y consacrerai un billet très bientôt. Pour faire court, l’argent dépensé par les retraités va nourrir les recettes des entreprises, donc les salaires, donc les comptes sociaux qu’ils sont sensés piller. Bien sûr, un salarié consomme aussi, mais on peut guère contester que le temps libre pousse à la consommation au dépend de l’épargne.

Encore plus important, le jeune retraité d’aujourd’hui ne ressemble guère à l’image d’Epinal du couple prostré toute la journée devant leur télé. Il suffit de fréquenter n’importe quelle structure associative pour voir à quel point les retraités y sont souvent omniprésents. Combien de retraités compensent le manque structurel et chronique de place de crèches de notre pays ? Sans même parler des mercredis après-midi ! Bref, la vitalité de notre économie et la richesse de notre société ne tiennent pas uniquement aux services rendus par l’emploi salarié. Tout est devenu beaucoup plus complexe. Cependant, nos modèles économiques ne savent guère prendre en compte ces échanges non monétaires, qui sont donc considérés sans valeur. Et quand le débat ne considère que les chiffres, il ne sait comment les intégrer.

Remettre en cause ces modèles sera forcément considéré par beaucoup comme de la philosophie boboïsante et un manque de sérieux, de rigueur et de pragmatisme. Il y’a là une vraie bataille idéologique à mener, et surtout à gagner. La gauche abandonne trop souvent ce terrain pour courir après la droite dans un discours trop terre à terre qui bride ses ambitions. La gauche doit oser à nouveau proposer des modèles économiques radicalement nouveaux qui collent mieux à une société qui n’a pas attendu les hommes politiques pour changer. A l’heure d’un sarkozysme qui tente par tous les moyens (bouclier fiscal, suppression des droits de succession…) de ralentir, voire même d’inverser, les évolutions sociales, il y’a urgence…

… car 2012, c’est demain !

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