LES DERNIERS HOMMES (Pierre Bordage) : Apocalypse hexagonale

Les Derniers Hommes

La science-fiction constitue un domaine littéraire où les auteurs anglo-saxons règnent en maître et où les auteurs français ont du mal à émerger. Certains l’expliquent par une économie qui favorise la traduction d’auteurs déjà connus par ailleurs, plutôt que l’accompagnement d’écrivains en devenir. Pourtant, notre pays compte tout de même des plumes prêtes à faire vivre ce genre qui est pourtant né dans notre pays, Cyrano de Bergerac (le vrai!) et Jules Verne en ayant été les pionniers. Pierre Bordage en fait partie, au même titre que Jean-Philippe Jaworski par exemple (Gagner la Guerre, Janua Vera). Je suis heureux de l’avoir découvert à travers les Derniers Hommes.

Classique mais riche

Les Derniers Hommes est un récit relativement classique de vision apocalyptique du futur. La Terre a été ravagée par une troisième guerre mondiale et rendue quasiment inhabitable. Une poignée d’êtres humains s’y battent pour parvenir à survivre. Un point de départ que l’on retrouve dans de nombreux romans ou récits. Cependant, celui-ci se distingue par une grande richesse et la complexité du monde décrit. Une richesse dans lequel le lecteur peut parfois se perdre, mais finalement avec un certain plaisir. Pierre Bordage cherche vraiment à créer un univers unique. Il y parvient, en lui conférant de plus un caractère relativement fascinant.

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EN DECALAGE : Le bon son

En décalage affiche

Les collaborations franco-espagnoles occupent le haut de l’affiche cet été. Il y a quelques semaines avec As Bestas, qui marquera profondément cette année 2022 cinématographique. Pas sûr qu’En Décalage occupera une place équivalente dans les mémoires des amateurs du 7ème art. Mais il n’aura pas déçu ceux qui auront eu la bonne idée d’aller le voir au lieu d’aller à la plage. Un scénario particulièrement bien écrit et inattendu fait de ce film une réussite, à la hauteur des moyens déployés. Avec un travail remarquable sur le son récompensé aux Goyas.

Un scénario remarquablement écrit

Pour apprécier pleinement En Décalage, il faut savoir se laisser porter par l’histoire et se laisser surprendre. La bande-annonce est d’ailleurs exemplaire à ce niveau là, en traduisant parfaitement l’ambiance du film, tout en ne dévoilant pas ce qui fait vraiment l’originalité de l’histoire. Le récit est particulièrement bien construit, dévoilant progressivement les éléments qui le constituent. Et surtout leur ampleur et leur nature réelles. Rien de très spectaculaire au final, mais beaucoup d’intelligence dans l’écriture et de finesse dans la narration. Il ne s’agit pas de l’histoire la plus passionnante jamais racontée. Mais au moins, elle est unique.

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ILIUM (Dan Simmons) : Odyssée galactique

Ilium de Dan Simmons

Après avoir pénétré dans l’univers de Dan Simmons à travers les romans consacrés au monde d’Hypérion (dans lequel je vais pouvoir revenir bientôt), j’ai poursuivi mon exploration avec Ilium, premier volet d’un diptyque, mêlant des éléments tirés de la mythologie homérique et science-fiction pure et dure. Un mélange des genres qui n’était pas totalement absent du reste de son œuvre, mais qui est ici pleinement assumé et poussé jusqu’au bout. Le tout dans une atmosphère et un style typique de cet auteur relativement unique. Et qui peuvent difficilement laisser indifférent.

Trois récits (trop) en parallèle

On retrouve dans Ilium, une structure proche de ce qu’on retrouvait dans Hypérion. A savoir des récits en parallèle qui semblent n’avoir aucun lien les uns avec les autres, mais qui finiront tout de même par se rejoindre. Ce procédé a le grand mérite d’attiser la curiosité du lecteur qui se demande bien quel idée l’auteur a derrière la tête. Cependant, il nécessite de dissimuler au lecteur le plus longtemps possible l’ensemble des enjeux narratifs se cachant derrière chaque branche de l’histoire. Du coup, on s’y perd parfois. Le lecteur a un peu l’impression de lire trois livres différents en parallèle, qui vont susciter chez lui des engouements inégaux. Et surtout, le récit est parfois difficile à suivre. Chaque bloc de l’histoire est riche et complexe et on peine parfois à raccrocher lorsque l’on en retrouve un après avoir passé de longues pages sur ce qui nous semble tout autre chose. Surtout pour un fil qui nous enthousiasme moins.

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AS BESTAS : Féroce !

As Bestas affiche

Comment ai-je pu me trouver à deux doigts d’oublier de vous livrer la critique d‘As Bestas. En effet, c’est en voyant l’affiche au cinéma il y a quelques jours que j’ai réalisé que dans ma volonté de rattraper mon retard, j’avais tout simplement zappé un des meilleurs films de l’année. Pourtant, il n’y a pas plus grand plaisir pour un critique, même aussi amateur que moi, que de mettre des mots sur son enthousiasme ! Même si, j’avoue, les proses concernant les navets sont aussi particulièrement jouissives à écrire. Bref, nous sommes là devant un beau et grand film.

Noire psyché

Qu’il s’agisse d’un film noir, mais très axé sur l’exploration de la psyché des personnages, ne surprendra pas ceux qui connaissent déjà l’œuvre de Rodrigo Sorogoyen. As Bestas prend naturellement sa place dans sa filmographie de Que Dios Nos Perdone, El Reino ou Madre. Mais en termes de qualité pure, ce film est clairement un cran au-dessus. Le scénario est remarquablement écrit, parcouru d’une tension constante, que les rebondissements ne viendront jamais casser bien au contraire. Chaque élément vient relancer l’intrigue pour pousser le spectateur toujours un peu plus profondément dans le film. On en ressort à la fois ravi d’avoir assisté à un tel spectacle, mais presque soulagé qu’une expérience aussi intense s’achève pour nous laisser souffler.

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PLANT LIFE (Parquet Courts), PROJECTOR (Geese), BLUE BANISTERS (Lana Del Rey) : Grande dame

Plant Life (Parquet Courts) : Impact limité

Plant Life Parquet CourtsPour choisir les albums sur lesquels je vais poser une oreille, je me base essentiellement sur les critiques parues dans Télérama. Or, il s’avère que je n’ai pas toujours les mêmes goûts que leur équipe de critiques. Ainsi, ils mettent régulièrement certains groupes qui me laissent personnellement assez froid. Mais comme je suis un éternel optimiste, j’espère toujours qu’on finira par tomber d’accord. Ce ne sera malheureusement pas le cas avec Parquet Courts, et leur album Plant Life, qui se compose en fait de trois longues versions remixées du titre phare de leur précédent album. Le résultat se situe entre pop et électro. D’un côté, il est solide et maîtrisé, mais de l’autre, il est aussi lancinant avec un rythmique très présente et de longs instrumentaux. La voix est très en retrait, ce qui limite l’impact. La troisième et dernière version est caricaturale à ce niveau-là et ne contribue vraiment pas à rehausser un intérêt globalement très limité.

Projector (Geese) : Inabouti

Projector GeeseOn poursuit avec la découverte des américains de Geese et leur premier album Projector. Un album qui s’ouvre sur un titre bordélique et pas du tout harmonieux. Le groupe fait preuve d’un peu plus de maîtrise par la suite, mais ils semblent toujours en-dedans et le tout manque passablement d’envergure. Quand leur musique prend des accents plus doux, on a alors l’occasion d’apprécier la belle voix du chanteur, assez peu mise en valeur par ailleurs. L’album paraît globalement inabouti, pas désagréable, mais guère marquant.

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NOPE : Get in !

Nope affiche

A quel moment peut-on considérer qu’un réalisateur est un grand cinéaste ? Suffit-il d’un seul grand film ? Peut-être pas, car la chance et le hasard, un casting assez bon pour ne pas avoir besoin d’être dirigé, un scénario en béton… tout cela peut conduire un metteur en scène moyen dans l’absolu à nous offrir un petit chef d’œuvre. Au bout du deuxième, la théorie du coup de chance en prend un coup. Mais est-ce assez pour vraiment établir un diagnostic définitif ? Je n’en suis pas certain. Mais pour Jordan Peele, je suis prêt à faire le pari. Après l’avoir découvert avec Get Out, Nope constitue la confirmation éclatante d’un immense talent.

Maîtrise magistrale

Un des plus grands mérites de Jordan Peele est d’obtenir une telle reconnaissance (je ne suis pas le seul critique enthousiaste) alors qu’il reste fidèle au film de genre. Mais bon, depuis Shining de Stanley Kubrick, qui doute encore que ce genre de film peut s’avérer être de purs chefs d’œuvre cinématographiques. Nope est un modèle de maîtrise à tout point de vue. Le rythme paraît lent, mais il l’est juste assez pour laisser le temps à l’inquiétude du spectateur de grandir. Les éléments se dévoilent les uns après les autres, dévoilant très progressivement le voile de mystère qui recouvre les premières minutes. Le final est grandiose et épique, montrant à quel point Jordan Peele est à l’aise sur tous les terrains.

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BULLET TRAIN : Pas de train-train

Bullet train affiche

Le train ne constitue pas à première vue le décor parfait pour un film. En effet, son étroitesse ne semble vraiment pas idéale pour du grand spectacle en cinémascope. Pourtant, avec une réalisation habile et en jouant sur l’effet de profondeur, il peut cependant servir de cadre à des films aussi spectaculaires que Snowpiercer ou Dernier Train pour Busan. Bullet Train pourra désormais être rajouté à cette liste. Cependant, il ne se situe pas tout à fait dans la même catégorie que les deux petits chefs d’œuvre cités précédemment. En effet, si le spectacle est plaisant, il n’a rien d’inoubliable.

Frénésie un peu vaine

Bullet Train est une sorte de grand foutoir, où une foule de personnages vont se croiser (et accessoirement souvent s’entretuer), alors que les stations défilent. Ces arrêts permettent à de nouveaux protagonistes de s’ajouter régulièrement. Cette impression de frénésie permet de garder un rythme soutenu, préservant le spectateur de tout ennui. Cependant, elle ressemble aussi à une tentative de cacher le caractère un peu vain et gratuit de l’ensemble. En effet, le scénario ressemble plus à un prétexte à un enchaînement de scènes qu’à une histoire solide et passionnante. La débauche d’énergie ne parvient néanmoins pas tout à fait à masquer l’impression de creux.

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TEMPURA : Saveurs timides

Tempura affiche

Beaucoup de films asiatiques ont la capacité d’ouvrir l’appétit du spectateur au sens propre du terme. C’est en particulier vrai pour les films coréens, où les personnages passent une bonne partie de leur temps à manger, mais aussi souvent des films japonais. Il font parfois de la cuisine, un élément central de leur histoire, comme pour la Saveur des Ramen par exemple. On pouvait naturellement s’attendre à ce qu’un film intitulé Tempura fasse de même. C’est vrai pendant une bonne partie de ce film, avant que cet aspect ne s’estompe. Heureusement, il est assez riche par ailleurs pour nous tenir en haleine, à défaut d’appétit, jusqu’au bout.

La saveur des tempura

Tempura raconte l’histoire immuable de deux êtres particulièrement timides qui doivent surmonter leurs peurs pour vivre enfin leurs sentiments. Il s’agit donc d’une forme de comédie romantique. Mais ici l’amour n’est que le moteur qui pousse le personnage à explorer ce qu’elle est et veut vraiment. Non qu’on se désintéresse de la romance, plutôt touchante au demeurant, mais ce n’est pas réellement le sujet central du film. On se situe plus dans la lignée des films portrait. Cela commence en tissant un lien solide entre la cuisine et le cours des événements. Cela donne un caractère particulièrement savoureux à la première partie du film. Dommage que Akiko Ohku ait décidé de dénouer ce fil au bout d’un moment, faisant quelque peu perdre à son propos son côté singulier, et accessoirement appétissant.

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THOR : LOVE AND THUNDER : Sans amour, ni Tonnerre

Thor : Love and Thunder affiche

J’ai souligné ces derniers temps un certain essoufflement dans l’univers cinématographique Marvel. Que ça soit Black Widow, les Eternels, Doctor Strange… on continue de passer de bons moments, mais sans jamais retrouver l’enthousiasme qu’ont pu faire naître certains épisodes. Les fans espèrent pourtant à chaque nouveau long métrage, les fans gardent espoir. La bande-annonce de Thor : Love and Thunder traduisait clairement l’ambition de Taika Waititi de proposer quelque chose de différent et de décalé. Certains se montraient enthousiastes et impatients, d’autres criaient au désastre annoncée. Les bonnes idées dont regorge ce film aurait dû donner raison aux premiers. Malheureusement, leur mise en œuvre relativement désastreuse a clairement des seconds des devins.

Grosse blague potache

L’univers Marvel s’est toujours caractérisé par un vrai sens de l’humour et de l’auto-dérision, qui a pu quelque peu se perdre depuis quelques temps. La volonté de Thor : Love and Thunder est clairement de renouer avec cette bonne habitude. Néanmoins, elle est tellement apparente et centrale que le film tend à ressembler à une grosse blague potache. Or, une part de l’histoire possède aussi un grande noirceur, notamment le personnage du méchant. Du coup, ces deux aspects ne parviennent pas du tout à rentrer en synergie et, au contraire, se décrédibilisent l’un l’autre. Chaque ressort, même le plus prometteur, ne parvient donc pas à produire pleinement l’effet escompté. Personne n’y trouve son compte et les amateurs aussi bien d’humour que d’aventures héroïques ressortent déçus.

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LA NUIT DU 12 : Mal ordinaire

La Nuit du 12 Affiche

Le film noir est une grande tradition française au même titre que la baguette de pain et les discussions interminables en terrasse. La tradition est peut-être moins forte que dans les années 60 ou 70, mais certains cinéastes hexagonaux la font perdurer. Parmi eux, Dominik Moll est sans doute celui qui contribue le plus à entretenir la flamme. Par la qualité plus que par la quantité, puisque la Nuit du 12 n’est que son 7ème film en près de 30 ans de carrière, 3 ans après Comme des Bêtes et 23 ans après Harry, un Ami qui Vous Veut du Bien qui a vraiment lancé sa carrière. Cela ne surprendra personne de savoir qu’il ne s’agit pas d’une comédie, mais d’une histoire de meurtre irrésolu (c’est dit dès les premières secondes, je ne spoile rien) venant hanter l’inspecteur en charge de l’enquête. Une histoire qui porte surtout un regard interrogatif sur nos comportements envers autrui.

Evil next door

La Nuit du 12 s’intéresse plus particulièrement aux rapports de séduction entre les hommes et les femmes. Surtout à l’attitude méprisante que la gent masculine peut adopter avec celles qu’elle qualifiera un peu rapidement de faciles. Un sujet dans l’air du temps, mais traité ici avec assez de pertinence pour ne pas y voir qu’une volonté d’aller dans le sens du vent. Un propos qui aurait pu paraître également caricatural s’il était porté avec moins d’intelligence. Le thème de ce film est au fond « les tueurs sont des gens ordinaires ». Cela place cette histoire de meurtre dans une réalité beaucoup plus médiocre, mais infiniment plus réaliste, que celle qui transparaît d’habitude des films de ce genre. Les assassins sont en effet rarement des génies pervers. Rarement des gens extraordinaires, au sens premier du terme. Rien ne les distingue en particulier au quotidien. C’est ce que ce film vient rappeler avec force.

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