LE NOM DE LA ROSE (Umberto Eco) : Le lieu du crime

A travers cette critique, je ne vais pas contribuer à l’éternel débat autour de l’adage « le livre est toujours mieux que le film »… Pourtant, elle s’y prêterait particulièrement puisqu’il s’agit ici de parler du Nom de la Rose, dont l’adaptation cinématographique figure parmi mes films culte. Je l’ai vu un certain nombre de fois (enfin pas plus de cinquante fois comme Star Wars quand même…). Cela a forcément influé mon jugement, mais je vais tenter de m’en affranchir. Surtout que ce roman est d’assez grande qualité pour mériter qu’on s’y intéresse pour lui-même, sans penser à chaque page au visage de Sean Connery. Bon, j’avoue, personnellement, il m’est quand même apparu régulièrement.

Par contre, je veux bien contribuer à un autre débat, en apportant une réponse définitive. Le Nom de la Rose est-il un polar ou un roman historique ? Pour moi, il s’agit avant tout incontestablement d’un excellent polar. L’époque, le décor, tout cela est bien au service d’une enquête qui ressemble fort à celles menées par les plus grands détectives de la littérature. Je concède éventuellement le terme de polar historique, mais il s’agit tout de même d’un roman d’une autre trempe que la plupart des œuvres que l’on retrouve dans la collection Grands Détectives de 10/18. Même si je suis bien incapable de mesurer à quel point le récit parvient à maintenir un réel suspense sur le fin mot de l’histoire, puisque je le connaissais depuis le début.

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CONFITEOR (Jaume Cabré) : Souvenirs de Catalogne

Parfois, certaines lectures sont des circonstance. Ainsi, c’est sous le soleil de Catalogne, que j’ai lu Confiteor, un roman justement écrit en catalan. Enfin, j’ai lu sa traduction française puisque ma maîtrise de la langue locale se limite à « gracies » qui remplace « gracias ». Tout cela tient évidemment de l’anecdote, même si pouvoir visualiser certains lieux qui sont cités pour les avoir arpentés moi-même quelques jours auparavant a renforcé le plaisir procuré par ce très beau roman. Un roman parfois ardu, mais d’une grande profondeur et d’une richesse remarquable.

Confiteor se présente sous forme d’une sorte de confession (d’ailleurs le titre original est Jo Confesso). Le narrateur va revenir sur sa vie et plus largement l’histoire de sa famille, placée sous le signe de la culpabilité. Les fautes du père se transmettent au fils. Et plus largement, on porte le poids du mal commis avant nous. Ce thème central paraît assez peu réjouissant à première vue. Mais il donne vie ici à un récit intriguant, où l’on suit avec une certaines avidité une quête de vérité qui connaîtra son dénouement dans les dernières pages. Autour de ce fil rouge, se noueront tous les épisodes qui forment une vie (famille, amour, amitié…) mais qui prennent ici un sens inattendu. Ce roman est bien plus que le récit d’un destin. Il livre une réflexion qui interpelle fortement le lecteur, qui pourra mettre quelques temps à vraiment mesurer tout ce qu’il peut en tirer. Personnellement, en écrivant ces lignes, je me rends compte que je n’ai pas fini d’en faire le tour.

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TRAFIC D’OR SOUS LES T’ANG (Robert Van Gulik) : Les débuts du Juge Ti

Tous les héros connaissent leurs grands débuts. Ils les connaissent parfois lors du premier volet de leurs aventures racontées dans un ordre chronologique rigoureux. Mais souvent, les auteurs aiment à revenir à l’origine de leur héros après leur en avoir déjà fait vivre plusieurs. Robert Van Gulik n’aura pas attendu bien longtemps avant de raconter les premiers pas du Juge Ti et de ses acolytes. En effet, Trafic d’Or sous les T’ang est le premier roman de la série d’un point de vu temporel, mais le troisième qu’il ait écrit. C’est donc un héros à la fois débutant, mais déjà affirmé qui nous est présenté ici.

Les aventures du Juge Ti nous emmène dans la Chine impérial su VIIème siècle. En 663 pour être précis concernant Trafic d’Or sous les T’ang. Dépaysement géographique et temporel garanti donc. Le personnage est librement inspiré d’un personnage historique réel, le même qui prend vie sur grand écran sous le nom de Détective Dee. Cependant, l’esprit est ici assez différent. On assiste à un récit policier extrêmement classique sur la forme, une sorte de mélange entre Georges Simenon et Agatha Christie. L’enquête est menée avec assez d’habileté pour ravir les amateurs du genre. On y découvre une foule de personnages hauts en couleur et les fils du mystère finissent par se nouer pour former un tableau relativement convaincant.

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UNE GOURMANDISE (Muriel Barbery) : Petit plaisir sur le pouce

L’imagination a cet immense avantage qu’elle permet de stimuler les cinq sens, à travers un seul. A priori, quand vous lisez un livre, seule la vue est stimulée. Pourtant, en choisissant les bons mots, un auteur peut vous faire entendre une douce musique, sentir une caresse douce ou torride ou bien encore vous titiller les papilles gustatives. Ce sont bien ces dernières qui sont mises à contribution en lisant Une Gourmandise, un roman qui porte donc particulièrement bien son nom. Une œuvre courte pour une première œuvre qui lançait la carrière de Muriel Barbery en 2000. Une œuvre néanmoins originale et savoureuse.

Un grand critique culinaire n’a plus que quelques jours à vivre. Il est temps pour lui de faire le bilan de sa vie et pour ces proches de s’interroger sur le rapport qu’ils entretiennent avec lui. Voici le point de départ d’Une Gourmandise. Cette narration en miroir, composée de cours chapitres développant de multiples points de vue, confrère une grande richesse à ce récit de peu de pages. L’un n’aura vécu qu’à travers son rapport à la cuisine, sans trop se soucier des êtres humains l’entourant, y compris ses enfants. Les autres auront vécu écrasés par l’image de cet homme au charisme éblouissant dont ils avaient bien du mal à capter l’attention et encore plus l’affection. Chaque chapitre contraste avec le précédent et on tourne les pages avec gourmandise !

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VINGT-MILLE VIEUX SUR LE NERFS (Jean-Paul Jody) : La fin est proche

Avant-dernier Poulpe… Non de la série qui compte plus d’une centaine de volumes, mais de ceux que j’ai récupérés il y a quelques années et qui trônent depuis dans ma bibliothèque. Vingt Mille Vieux sur les Nerfs est un épisode de grande qualité, qui me fera regretter de ne plus en lire régulièrement. Il me suffira de m’en racheter, me direz-vous, mais je n’ai pas toujours l’esprit très pratique. Un nouveau volume court mais suffisant, basé sur une idée de départ plutôt sympathique bien exploitée. Du divertissement littéraire léger et agréable, parfait pour oublier un été qui ressemble désespérément à un automne.

Comme pour chaque volume, Vingt Mille Vieux sur les Nerfs a été écrit par un auteur différent. Ici, Jean-Paul Jody, un romancier, n’ayant jamais connu la gloire, si ce n’est une adaptation d’une de ces œuvre sur grand écran, avec Elie Semoun et Burt Reynolds à l’affiche (ça fait rêver!). En tout cas, il n’est pas dénué de talent vu le plaisir que l’on prend à lire Vingt Mille Vieux sur les Nerfs. Le titre trahit largement le point de départ de l’intrigue, une bande de membres du troisième âge, qui décident d’entamer une carrière de terroristes. Une nouvelle situation improbable dans laquelle le personnage du Poulpe va se retrouver impliquer plus ou moins malgré lui.

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BRASIER NOIR (Greg Iles) : Passé toujours présent

Certains récits prennent une dimension supplémentaire lorsque la marche du monde vient résonner avec lui. Brasier Noir nous plonge au cœur d’un des aspects les plus dramatiques de l’histoire américaine. Le racisme et la violence qu’il engendre ont bouleversé le monde entier et n’a pas fini de faire parler, comme on a pu le constater lors du dernier Euro de football et la polémique sur la génuflexion avortée de l’Equipe de France. La lecture de roman permettra de mieux comprendre à quel point cette violence est profondément ancrée dans les esprits et forge les relations sociales. Un résultat souvent passionnant mais qui malheureusement a quelque peu tendance à se diluer.

Brasier Noir est pavé de près de 1100 pages. Pour être clair, il aurait sûrement gagné à être un peu plus court. En effet, l’histoire avance en faisant des cercles, plutôt qu’en ligne droite. Cela donne une impression de répétition qui finit par frustrer le lecteur qui aimerait voir l’intrigue avancer nettement plus vite. En effet, celui-ci a envie de plonger sans aucune retenue dans ce roman qui nous propose une grande histoire, en lien profond avec la grande Histoire. Des personnages forts, des rebondissements et une vérité qui attendra les dernières pages pour définitivement se révéler. Globalement, c’est ce que l’on retient au final, même si l’enthousiasme n’est du coup pas aussi complet qu’il aurait pu l’être.

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CHICKEN STREET (Amanda Sthers) : Shalom Kaboul

Etre juif et vivre dans un Kaboul contrôlé par les Talibans, voici un destin que l’on n’envie pas. Chicken Street nous permet de rencontrer Simon et Alfred, les deux derniers juifs d’Afghanistan. Une idée de départ inattendue mais qui se voit considérablement enrichie par bien d’autres éléments, malgré la brièveté de ce roman, qui a intégré ma bibliothèque par le plus grand des hasards, l’ayant ramassé un jour dans la rue. La surprise s’avéra cette fois très bonne, car le récit touchant nous fait naviguer entre rires et larmes.

Chicken Street reste avant tout un roman profondément sentimental. Sur l’amour, la jalousie, mais aussi la haine et l’intolérance. Les événements géopolitiques qui servent de contexte à tout cela ne forment qu’un décor. Le récit laisse une grande place aux émotions qui traversent le cœur et l’esprit des personnages. Des sentiments violents, parfois absurdes, mais qui résonnent ici avec beaucoup de force. Cela donne à tous les personnages une grande humanité et une réelle profondeur, qui permet au lecteur de s’y attacher sans réserve. L’intrigue échappe ne sombre jamais dans le mélo un peu mièvre où elle aurait pu terminer, ce qui n’est pas le moindre mérite de ce roman.

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SEROTONINE (Michel Houellebecq) : Ecrivain agronome

J’entretiens un rapport particulièrement ambigu avec Michel Houellebecq. Il n’y pas grand chose que j’aime chez l’homme, voire même beaucoup de choses chez lui m’inspirent un profond mépris. D’un autre côté, je ressens une certaine affection du fait qu’il soit un des rares Agros Paris à avoir accédé à un tel degré de notoriété. Et surtout, il y a quelque chose dans son œuvre qui me parle profondément, que je retrouve nul par ailleurs et que je ne peux donc ignorer. Son roman Sérotonine allie ces deux aspects : il y fait transparaître clairement son titre d’ingénieur agronome et aborde une nouvelle fois avec force son sujet de prédilection. Malgré de nombreux défauts, je ne peux que reconnaître une nouvelle fois un profond attachement à ce roman.

Il est donc largement question d’agriculture dans Sérotonine. Michel Houellebecq y démontre une compréhension du sujet infiniment supérieure à la moyenne, mais n’échappe néanmoins pas à de nombreux clichés démontrant aussi son lien distendu avec le milieu agricole. Mais après tout, il s’agit d’un roman, pas d’un essai, donc ce n’est pas non plus vraiment un problème, même si, personnellement, ça m’a forcément fait tiquer à de nombreuses reprises. On peut aussi reprocher à l’auteur un petit goût pour le sordide parfois inutile. Le passage sur le voisin pédophile n’apporte rien à l’histoire, ni au propos et on n’aurait pu franchement s’en passer.

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RETOUR DE SERVICE (John Le Carré) : En déséquilibre

Depuis que j’écris moi-même, je me montre particulièrement attentif à la manière dont les autrices et auteurs débutent leur roman. Et j’ai ainsi pris conscience que certains écrivains consacrent plusieurs dizaines de pages à la présentation des personnages et de la situation initiale, avant de faire réellement démarrer l’intrigue proprement dite. Cela permet de faire entrer le lecteur dans l’univers dans lequel le récit prend place. J’ai donc depuis moins de scrupule à le faire moi-même quand je met en marche ma propre plume. Celle de John le Carré est assez légendaire pour servir d’exemple à tous les auteurs amateurs comme moi. Mais à la lecture de Retour de Service, on peut se dire que même un artiste de cette trempe peut échouer à donner le bon équilibre à son récit.

Arrivé à la moitié de Retour de Service, j’avoue avoir fini par lire le texte de quatrième de couverture pour vérifier si le fond de l’intrigue ne m’avait pas tout simplement échappé. J’ai réalisé qu’il faisait référence à un élément qui n’était pas encore survenu. Il interviendra au deux-tiers du roman, ce qui est un peu tardif pour enfin passer la seconde de démarrer définitivement le récit. Le dernier tiers sera lui à la hauteur de la réputation de John le Carré, mais pas tout à fait assez pour effacer le sentiment de frustration d’avoir attendu autant avant de rentrer dans le vif du sujet.

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LA LEGENDE DES MILLE TAUREAUX (Yacha Kemal) : L’âme d’un peuple

Certaines régions du monde semblent encore des terres inconnues à nos yeux d’Occidentaux. Certains peuples nous apparaissent toujours totalement étrangers, comme si nous n’habitions pas sur la même planète, quand bien même elle est supposée être devenue un grand village. Ainsi, les Turkmènes n’évoquent pas forcément grand chose pour le grand public de notre pays. Cela n’est plus tout à fait le cas de ceux qui ont lu la Légende des Mille Taureaux de l’auteur turc Yacha Kemal. Un beau voyage dans l’espace et dans le temps qui nous ouvre les yeux sur une réalité que beaucoup de nous ignorent. Et tout le monde gagne à être moins ignorant.

La Légende des Mille Taureaux nous raconte la fin d’un monde. En effet, le sujet principal est la difficulté d’une tribu turkmène à conserver son mode de vie nomade dans un monde dit « moderne ». Yacha Kemal s’efforce d’une part de nous faire découvrir toute la richesse de cette culture, forte de traditions et de légendes, et d’autre part nous faire prendre conscience de son inexorable disparition. Le roman est chargé de poésie, mais aussi d’une certaine tristesse et d’un fatalisme réaliste. Son caractère crépusculaire a quelque chose de fascinant et laisse aussi quelques regrets. Ceux de ne pas avoir appris à connaître cette culture du temps où elle était pleinement vivante.

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