LES COURANTS FOURBES DU LAC TAI (Xiaolong Qiu) : Polar en absurdie

La Chine constitue un merveilleux décor pour les polars. Et ce quelle que soit l’époque pendant laquelle se déroule l’intrigue. J’ai écrit plusieurs avis sur des épisodes des enquêtes du Juge Ti (un autre à venir très bientôt) qui nous font voyager loin dans le passé. Les romans de Qui Xiaolong nous emmènent eux dans une Chine contemporaine au fonctionnement marqué par une absurdité imposée par la dictateur du Parti au pouvoir. Les Courants Fourbes du Lac Taï nous permet d’en saisir toute la portée, tant son auteur s’amuse à dépeindre les travers de son pays natal avec humour et ironie. Pour notre plus grand plaisir.

Les Courants Fourbes du Lac Taï est également accessoirement un polar avec un meurtre et un coupable à trouver. Mais vous l’aurez compris, ce n’est pas forcément là que réside le principal intérêt de ce roman. Les lourdeurs de la société chinoise, de ses règles de protocole, de son respect de la hiérarchie, tout est poussé jusqu’à l’absurde. Qui Xiaolong s’en amuse et nous avec, même si on comprend aussi à quel point ces lourdeurs peuvent aussi broyer les individus qui sont relégués au statut de rouage d’une machinerie qui semble fonctionner pour elle-même sans que personne ne sache comment l’arrêter. Tout cela est dépeint avec beaucoup de talent, d’humour et de verve.

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SARKO ET VANZETTI (Serguei Dounovetz) : Au revoir le Poulpe

Après plusieurs années de bons et loyaux services, le filon vient de s’épuiser. Avec Sarko et Vanzetti, j’ai lu le dernier Poulpe faisant partie du lot que j’avais récupéré chez une amie. Ce personnage aura accompagné ma vie de lecteur un long moment et si ses aventures sont très inégales, il me manquera forcément un peu. Certes, je pourrais très bien compléter ma collection, sachant que je n’aurais que l’embarras du choix, vu l’aspect pléthorique de cette série. Pas sûr d’aller jusque là, car il occupe déjà une belle place dans ma bibliothèque, mais en attendant, j’ai pu savourer cet ultime volume.

Ecrit par un vrai auteur de polar, Serguei Dounovetz, Sarko et Vanzetti fait plonger le Poulpe dans les méandres de la vie politique et de la corruption qui l’accompagne parfois. Ce n’est pas la première fois que le personnage nage dans de tels méandres, mais on ne va pas s’en plaindre, tant son caractère désabusé et son humour à froid s’avère parfait pour commenter ce genre de situation. Ce tome reprend tous les codes de la série, de la relation tumultueuse avec sa chère et tendre aux échanges toujours savoureux avec les habitués de son bistrot préféré. Et au milieu de cela se développe une intrigue plutôt plaisante et bien menée.

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LA REVANCHE DES CREVETTES PAILLETEES : Crevettes flambées à la vodka

Les Crevettes Pailletées nous avait offert un moment de cinéma sympathique, mais quelque peu inabouti. Elles nous devait donc une revanche. Cela tombe bien puisqu’elles reviennent sur grand écran dans la Revanche des Crevettes Pailletées. Un film qui prend une dimension supplémentaire dans le contexte actuel, puisqu’il nous offre comme décor une Russie minée par l’intolérance et la corruption. Cela renforce l’aspect politique de cette comédie qui ne cherche pas qu’à nous amuser. Entre deux vrais fous rires, il nous apporte aussi de quoi réfléchir.

La Revanche des Crevettes Pailletées souffre des mêmes limites que le premier volet. A force de vouloir être beaucoup de choses en même temps, le film donne parfois l’impression de ne jamais aller tout à fait au bout de son propos. Mais son aspect un peu bancal est souvent largement compensé par l’énergie particulièrement communicative qui le traverse. Le message humaniste a parfois un côté un peu premier degré et souffre de temps à autre d’un léger manque de subtilité. Mais il fait cependant du bien et notre attachement pour les personnages s’avère assez fort pour se retrouver parfois gagné par l’émotion.

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LA CHUTE D’HYPERION (Dan Simmons) : Dans les méandres

Je dénonce ici souvent la funeste habitude des éditeurs français à découper des œuvres anglo-saxonnes en plusieurs tomes totalement artificiels. Le grand classique de Dan Simmons, la Chute d’Hypérion, n’échappe pas à cette pratique un rien barbare, puisqu’il se retrouve coupé en deux, sans aucune justification, dans son édition française, alors qu’il forme un tout de manière évidente. Bref, cela ne nous empêche pas de l’apprécier à sa juste valeur en lisant les deux morceaux d’une traite et en apprécier toute la qualité et la cohérence.

Le début du voyage entamé avec Hypérion se montrait prometteur. Sa poursuite avec la Chute d’Hypérion prend encore une dimension supérieure. Après avoir passé un premier volet à nous faire découvrir l’histoire, certes très riche, de chacun de ses personnages, il lance cette fois l’intrigue qui avance alors d’un bon rythme. On passe donc de la description à l’action, et cela ne fait évidemment que relancer l’intérêt que l’on témoignait déjà cet univers. Dan Simmons parvient avec beaucoup de talent de faire découvrir constamment de nouveaux enjeux de son récit. On en comprendra toute la portée que dans les dernières pages et on saisira alors pourquoi il constitue un élément majeur de la science-fiction littéraire.

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A SOUTHERN GOTHIC (Adia Victoria), DRAMA (Rodrigo Amarante), BEHAVE MYSELF (She Drew the Gun) : Suivez les voix

Adia Victoria est une compositrice et chanteuse américaine et A Southern Gothic représente son troisième album, sorti en 2021. Sa voix claire mais profonde nous fait découvrir une personnalité musicale agréable. Les instrumentations sont sobres, mais s’accompagnent d’un minimum de travail sur les sonorités. C’est maîtrisé et solide. On appréciera notamment des titres blues-rock très réussis. La musique prend souvent des accents rock plus classiques, mais aucun titre n’est dénué d’une certaine suavité. Ceux-ci s’enchaînent en restant dans une qualité haute. Sans être révolutionnaire, cet album s’avère très plaisant à écouter.

On reste sur le continent américain mais on descend plus au sud, au Brésil précisément pour découvrir Drama de Rodrigo Amarante. On y apprécie des rythmes chaloupés et une voix plutôt agréable elle-aussi, porteuse d’une sensualité énergique. On se laisse donc charmer par cette douceur enjôleuse et cette musique sobre et maîtrisée. Mais peu à peu, l’album prend des actions plus pop, avec notamment plusieurs titres en anglais, nettement moins intéressants. Cela nous laisse finalement sur une impression mitigée, alors que les débuts nous promettait plutôt de l’enthousiasme.

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LES ANIMAUX FANTASTIQUES : LES SECRETS DE DUMBLEODRE : Magie mitigée

La magie de l’art dramatique permet à n’importe qui (d’un minimum talentueux tout de même) de devenir n’importe qui d’autre et que le spectateur adhère à l’idée. Encore plus fort, deux personnes différentes peuvent devenir le même personnage, sans que le public ne crie à la supercherie. Il est beaucoup question de magie dans Les Animaux Fantastiques : les Secrets de Dumbledore, de magie nettement plus puissante et spectaculaire que celle crée par les comédiennes et les comédiens. Mais il permet aussi de voir comment un Johnny Depp peut se transformer en Mads Mikkelsen, tout en restant Gellert Grindewald. En tout cas, le spectateur n’y perd pas au change.

Après un premier épisode vraiment réussi et un deuxième volet franchement décevant, on espérait voir la franchise redécoller avec Les Animaux Fantastiques : les Secrets de Dumbledore. Le résultat est mitigé. Le scénario manque de souffle épique, parfois de cohérence et on peut déplorer une absence totale de prise de risque qui aboutit à un résultat sans surprise qui ne génère que peu d’enthousiasme. Pour résumer, le film manque au final de magie, ce qui peut sembler paradoxal vu l’univers dans lequel il se déroule. Dire que l’on s’ennuie serait exagéré, mais dire que l’on passer un moment inoubliable serait un mensonge pur et simple.

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VORTEX : Dans la tempête

La vieillesse est un naufrage dit-on souvent. Cette assertion n’est guère rassurante quand on sait que c’est un état qui nous attend tous. On n’est encore moins rassuré après avoir vu Vortex, qui nous place de manière forte et brutale face au déclin qui vient avec l’âge. Quand on connaît l’œuvre de Gaspard Noé, on imagine facilement qu’il traite le sujet sans ménager le spectateur. Mais on pouvait craindre aussi qu’il sombre une nouvelle fois dans la forme d’excès dans laquelle il noie souvent son génie. Pour ce film, il semble cette fois-ci mesurer la valeur de la retenue.

Comme souvent chez Gaspard Noé, le spectateur se retrouve plonger sans aucun fard dans la réalité crue de ce que vivent les personnages. Ces derniers sont au nombre de trois (les deux parents âgés et leur fils) et l’écran est toujours coupé en deux pour nous permettre de suivre simultanément les allers et venues de deux d’entre eux. Le procédé peut surprendre au début mais on s’y fait vite, surtout que le réalisateur n’en abuse pas et ne cherche pas à en faire un élément gratuit et inutilement spectaculaire. Il sert au contraire le propos de Vortex et lui donne une vraie force. On sent néanmoins Gaspard Noé tiraillé par ses démons et flirter parfois avec l’excès sur la fin. Il parvient tout de même à se contrôler et ne vient jamais nuire à l’émotion sincère qu’il a su faire naître.

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EN MEME TEMPS : Salut électoral

Quoi de mieux qu’un film politique en cette période électorale ? Et quoi de mieux qu’une comédie politique quand la période électorale en question vous donne avant tout envie de pleurer ? On peut donc remercier Gustave Kervern et Benoît Délépine de nous donner un peu le sourire en parlant politique. En Même Temps est une fable fort sympathique, un peu foutraque, bref tout à l’image du reste de la filmographie des deux compères. C’est très imparfait mais l’époque nous offrant peu de raison de se réjouir, on accepte le présent sans réserve.

En Même Temps est un vrai film politique. Au-delà de la fantaisie pure, il livre un regard souvent pertinent sur l’état du clivage gauche-droite et la notabilité de ceux qui exerce le pouvoir. Néanmoins, tout cela ne mène pas vraiment à une conclusion forte et limpide. A chacun de tirer au final celle qu’il souhaite. Reste donc les éléments de pure comédie qui naviguent entre le premier et le huitième degré. Ils sont relativement inégaux mais on rit largement assez souvent pour ne pas considérer que l’on a perdu son temps. Surtout que le tout est porté par une énergie communicative qui emporte le spectateur avec lui.

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CONTES DU HASARD ET AUTRES FANTAISIES : Court bonheur

Si la littérature compte de très nombreux recueils de nouvelles, le cinéma utilise avec une certaine parcimonie la forme du films à sketchs. Comme si le court métrage étant vu comme un exercice de débutants, les réalisateurs s’interdisaient ensuite de raconter des histoires sur des formats plus courts. Certains se l’autorisent néanmoins. Ryūsuke Hamaguchi a triomphé l’année précédente avec Drive My Car, un récit de près de trois heures. Changement de format donc avec Contes du Hasard et Autres Fantaisies, qui nous livre trois récits distincts en deux heures.

Difficile de définir ce qui lie les trois histoires qui composent Contes du Hasard et Autres Fantaisies. Il est beaucoup questions de relations entre les personnes, mais elles sont à chaque fois de nature et dans des configurations différents. Pourtant, il existe une certaine unité entre eux. Une volonté d’explorer l’âme humaine et les sentiments qui la traversent. Le tout avec une forme de retenue et de pudeur toute japonaise. Cependant, le talent de Ryūsuke Hamaguchi nous permet d’en saisir toute la puissance malgré tout. Chaque spectateur ne sera peut-être pas touché de la même façon par chacune de ses histoires, mais ne doutons pas qu’il en trouvera forcément une qui lui parlera et le touchera au cœur.

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L’OMBRE D’UN MENSONGE : Parce que l’amour le vaut bien

L’amour se nourrit souvent de sincérité. Mais parfois, un petit subterfuge peut aider deux être à se rapprocher. Comme dans L’Ombre d’un Mensonge, dont le titre ne fait pas forcément penser à première vue à une comédie romantique. Bon, certes, le terme de comédie n’est peut-être pas le plus adapté pour désigner ce film. Mais il est bel et bien question de romance. S’il pose aussi de vraies questions morales, il donne toute sa place à l’amour d’une manière subtile, sans diminuer en rien la force des sentiments. Et les beaux sentiments font du bien en ces heures un peu sombre.

Parler d’une telle histoire n’a jamais rien d’évident pour ne pas donner l’impression qu’elle est d’une banalité affligeante. Raconter l’attirance entre deux êtres, pas forcément destinés à s’aimer au départ, est sans doute le sujet le plus ancien depuis que les humains se racontent des histoires. Le grand intérêt de l’Ombre d’un Mensonge est du coup tout ce qui tourne autour de l’axe principal. Les personnages sont d’une remarquable profondeur et la romance qu’ils vivent permet de révéler tout ce qu’ils ont au fond d’eux. En s’ouvrant l’un à l’autre, il s’ouvre aussi au spectateur et ce dernier les en remercie par un attachement profond et une envie de savoir où tout cela va les mener.

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