LINCOLN : Le poids des mots, le génie de Spielberg

lincolnafficheParmi tous ceux qui, sur Terre, vivent en nous racontant des histoires (je ne parle pas des politiciens ici, mais bien des artistes…), il y a ceux qui pour nous intéresser et de se démarquer des autres sont obligés d’en faire plus : plus d’action, plus de rebondissements, plus de sexe, plus de provocation… Et puis, il y a ceux qui ont assez de talent pour vous passionner même lorsqu’ils vous parlent du temps qu’il fait. Steven Spielberg est de ceux-là, un extraordinaire conteur. Peut-être le plus grand de l’histoire du cinéma, ce qu’il nous confirme avec un formidable Lincoln.

Depuis 4 ans, la guerre de Sécession ensanglante les Etats-Unis d’Amérique. Le Président Lincoln, fraîchement réélu, cherche à tout prix à faire adopter un 13ème amendement à la Constitution qui abolirait l’esclavage, enlevant toute justification à ce conflit. Mais les résistances sont nombreuses au sein du Congrès. Surtout que le Sud est au bord de la défaite et serait prêt à négocier. Un processus qui pourrait être compromis si le texte est voté.

2012 nous avait montré avec Margin Call qu’on pouvait faire du grand cinéma avec les cours de la bourse et la crise économique. 2013 nous prouve que cela est également possible avec une bataille législative. Certes, le film politique n’est pas un genre nouveau et il existe quelques chefs d’œuvre du genre. Mais cela passe souvent par une dramatisation qui en fait des polars déguisés. Lincoln n’est pas un polar, c’est un récit sans fard et sans esbroufe, nous plongeant au cœur d’un des tournants les plus marquants de l’histoire politique américaine.

Lincoln est un film à base de gens debout ou assis et qui se parlent. Bien sûr, l’enjeu est assez important pour assurer un début d’intérêt. Mais pour le maintenir, le faire grandir encore et encore pendant 2h30, il faut du génie. Il faut savoir mettre en scène, au sens premier de terme, son propos. Il faut savoir créer une tension constante, il faut toujours créer l’envie chez le spectateur de connaître la suite des évènements, il faut rendre grandiose et puissant ce qui n’est que des mots. Des mots, toujours des mots, mais des mots qui frappent, qui serrent le cœur et qui marquent d’une encre indélébile l’Histoire, celle avec un grand H.

Je suis rentré dans Lincoln à la première seconde pour ne jamais en sortir. Le film n’est pas long, il est parfait (oui bon, la perfection n’est pas de ce monde, je sais, mais j’ai l’humeur lyrique aujourd’hui). Rien n’y est vain, rien n’y est inutile. Tout concourt à retranscrire toute la force de combat, tout l’enjeu pour un homme, un pays, pour l’humanité. Oui, c’est du très grand cinéma car, par le son, par l’image et par les acteurs, le film rend passionnant ce qui aurait pu être profondément ennuyeux !

Bien sûr, Lincoln est une hagiographie. Sans doute, le point de vue sur ce personnage mythique n’est-il pas totalement objectif, même si le film cherche à le dépeindre avec toute sa complexité. Comme le dit si bien un des personnages du film, pour voir aboutir une grande cause, il faut être prêt parfois à accepter les compromissions. Steven Spielberg est particulièrement sensible à cette thématique. Mais là où il a avait échoué avec Amistad, il réussit ici avec grandeur à délivrer un message de manière éclatante. Ce dernier est assez puissant pour ne pas chercher à regarder avec un microscope s’il respecte à lettre la vérité historique.

Le cinéma de Steven Spielberg s’est toujours démarqué par un sens de la narration hors du commun. Mais bien sûr, à côté de ça, il y a aussi un grand metteur en scène, même s’il n’est pas Kubrick ou Tarantino. Lincoln est un film également parfaitement abouti artistiquement. La complicité du réalisateur avec son compositeur John Williams fonctionne toujours aussi bien. Mais la réalisation et la photographie restent d’une sobriété remarquable, là où on avait pu reprocher à la Liste de Schindler un trop grand esthétisme. Elle est comme le plus réussi des maquillages, celui qui sublime la beauté, sans que l’on remarque pour autant sa présence. Il a mis sa caméra au service de son propos et elle l’a servi avec talent digne de la grandeur de la tâche.

lincolnLincoln sera aussi peut-être le plus grand rôle de la carrière de Daniel Day Lewis. Et quand on connaît la rareté de ses apparitions, tant il les choisit avec un soin particulier, on peut mesurer l’extraordinaire éclat de sa performance. Certes, rentrer dans la peau d’un personnage historique, c’est un peu l’Oscar assuré et l’usine à superlatifs. Mais ce coup-ci, ces derniers sont infiniment mérités et jamais trop élogieux. Je ne voudrais pas oublier ici Tommy Lee Jones qui apporte vraiment sa pierre au magnifique édifice que ce film constitue, même si c’est tout le casting qui est à saluer.

Steven Spielberg nous avait fait craindre un certain essoufflement avec Tintin et Cheval de Guerre. C’est reculer pour mieux rebondir, tant ce Lincoln est un film au contenu magistral et à la forme parfaite dans sa sobriété.

Fiche technique :
Production : 20th Century Fox, Dreamworks Pictures, Reliance Entertainment, Participant Media
Distribution : 20th Century Fox France
Réalisation : Steven Spieblerg
Scénario : , d’après le livre de Doris Kearns GoodwinTony Kushner
Montage : Michael Kahn
Photo : Janusz Kaminski
Format : 35mm
Décors : Rick Carter
Son : Ronald Judkins
Musique : John Williams
Directeur artistique : Leslie McDonald, David Crank, Curt Beech
Durée : 149 mn

Casting :
Daniel Day-Lewis : Abraham Lincoln
Joseph Gordon-Levitt : Robert Lincoln
David Strathairn : William Seward
Sally Field : Mary Todd Lincoln
Tommy Lee Jones : Thaddeus Steven
John Hawkes : Robert Latham
Hal Holbrook : Preston Blair
James Spader : W. N. Bilbo

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