LE TRAVAIL DE GAUCHE A DROITE

travailLe travail, c’est la santé, clame la droite. Ne rien faire c’est la conserver, lui répond la gauche ? Pas du tout ! Hier à Rouen, à l’occasion de son deuxième grand meeting de campagne, François Hollande a lui aussi placé le travail au rang des valeurs qu’il entend défendre. Au moins, Nicolas Sarkozy et lui sont d’accord sur quelque chose. Enfin au moins sur les mots, parce que lorsque l’on creuse, on voit bien que les positions sont très divergentes.

Il est vrai que pendant près d’un siècle et demi, la gauche s’est surtout construite sur la libération du « travailleur » de l’aliénation représentée par le travail. Le prolétaire, l’ouvrier formait le gros de ses troupes, avec comme bras armé les syndicats. Aujourd’hui, tout cela a bien sûr volé en éclats. Les frontières sont devenues floues. Un cadre de haut niveau est un employé, mais ne s’apparenterait-il pas plutôt au patronat du 19ème siècle ? Quand on parle du patronat, désigne-t-on les PDG ou les actionnaires ? Bref, le blanc contre noir qui a présidé le vocabulaire de gauche ne peut plus aboutir à un discours cohérent. L’appropriation par François Hollande de la valeur travail montre bien que les choses ont profondément changé à ce niveau-là.

Si on schématise, le travail est un droit pour la gauche, un devoir pour la droite. C’est assez caricatural, mais cela montre bien comment les deux camps abordent la même problématique par des côtés complètement opposés. Contre le syndicalisme de gauche, la droite s’est nourrie au cours de son histoire de l’union de deux catégories sociales.

D’un côté, les propriétaires du capital. Ils attachent évidemment une grande importance à la valeur travail, puisque c’est le travail qui leur permet de gagner de l’argent… sans eux-même travailler. Comme cette catégorie sociale ne peut assumer pleinement cette oisiveté pour dénoncer celle des autres, elle utilise deux stratagèmes. Tout d’abord, elle explique le plus souvent que ce capital est la récompense d’un dur labeur passé. Bref qu’elle mérite ! Sauf que l’héritage existant, ces efforts ont parfois été consentis un siècle plus tôt par un lointain ancêtre. On se retrouve face à des dynasties rentières où la notion de mérite a disparu depuis longtemps pour se laisser porter par l’adage que « l’argent va à l’argent ». Ensuite, elle essaye de monter ceux qui pourraient se retourner contre elle contre d’autres. Les étrangers ou les assistés, c’est au choix. On est là au cœur de l’idéologie de droite, donc Nicolas Sarkozy a été un de plus beaux instigateurs. Je mets le travail en avant, mais je commence par baisser la fiscalité des rentiers. Beau paradoxe révélateur !

De l’autre, ceux qu’on qualifient d’indépendants. Les commerçants, artisans et autres professions libérales. Le discours est ici beaucoup plus sincère. Pour la plupart, ils exercent des métiers difficiles, au moins en termes d’horaires et pour une rémunération parfois incertaine. Ils ne jouissent que de très peu de protection sociale et la liberté d’être son propre patron trouve vite ses limites quand on travaille 6 jours sur 7 et 12h par jour. Ils ressentent un sentiment d’injustice vis-à-vis d’un salariat qu’il considère comme privilégié, sans parler des bénéficiaires des minimas sociaux. Du coup, le propriétaires du capital trouvent ici un allié de circonstance, dont il flatte d’autant plus le mérité que parfois la frontière entre les deux groupes est floue : un artisan possède le capital, même modeste, de son entreprise et peut avoir des salariés. Mais l’un travaille dur, l’autre pas. Mais ce dernier arrive bien à le faire oublier.

Comment la gauche peut-elle alors se positionner ? Vis-à-vis du premier groupe, il semble difficile d’éviter le conflit. Pourtant, il est parfois bon de lui rappeler que tout cela, en un mot l’économie de marché, ne fonctionne que parce qu’il y a des clients en bout de chaîne. Et ces derniers se comptent même parmi ceux qu’ils désignent comme des assistés. Même l’agriculteur céréalier le plus réactionnaire ne cherchera pas à empêcher un RMIste de lui acheter son pain. Personne n’a intérêt à la précarisation d’une large majorité de la population, ce qui a un impact négatif sur l’ensemble de l’économie… et donc a fortiori sur les plus riches. Ces derniers se sont parfois entièrement réfugiés dans la finance, mais la crise de 2008 a bien montré que l’économie réelle finit toujours par les rattraper.

Mais si la gauche doit vraiment réellement effectuer une mutation indispensable, c’est en apprenant à parler au second groupe. Et là, François Hollande apporte une vraie nouveauté, même si Ségolène Royal avait déjà amorcé le virage. En insistant autant sur les PME, il fait déjà un choix pertinent d’un point de vue économique. Mais politiquement, il s’attaque à un public qui a beaucoup moins de raisons de voter à droite que les actionnaires des multinationales. Il sort de ce discours anti-patronat qui englobe tout et n’importe quoi. Il était temps !

Cependant, espérons qu’en réalisant ce changement de discours, la gauche n’oublie pas une chose. Le travail restera toujours un facteur d’aliénation pour une large part de la population. Tout le monde ne s’épanouit pas dans son travail. Il restera toujours des tâches ingrates, engendrant au mieux ennui, au pire souffrance. De manière générale, Le travail n’est de toute façon pas une fin en soi. La réduction du temps de travail est une tendance lourde de l’humanité depuis plusieurs siècles. Et c’est tant mieux ! Cela s’appelle tout simplement le progrès et il serait regrettable que la gauche perde sa foi dans cette notion.

Enfin, espérons que l’électeur ne confonde pas la valeur travail avec la valeur du travail, c’est à dire le salaire. Car à une époque où augmenter les salaires est presque devenu un gros mot, il ne faut pas oublier qu’on continue chaque année à être plus productif, à produire globalement plus de richesses. Le partage de cette valeur ajoutée doit être au centre des débats car voilà un domaine où le clivage gauche-droite à encore tout son sens.

Et après dix ans d’explosion des inégalités provoquée par la droite, se traduisant par une stagnation de l’économie, il est temps d’amorcer un virage à 90° !

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