
Pour commencer cette critique comme j’en écrirai peu dans ma vie, je choisirai un seul mot : sensualité. Non au sens sexuel du terme, mais bien au sens premier. La Vie d’Adèle n’est pas fait que d’images et de son, il parle à tous les sens. Le cinéma de Kechiche se caractérise par l’usage du gros plan près de la moitié du temps Ce qui chez certains se transformerait en tic artistique énervant contribue avant tout ici à créer une incroyable intimité avec les personnages. On n’est pas dans la simple contemplation, le simple regard sur des acteurs. On est dans le ressenti par tout son être, dans l’émotion partagée comme rarement le cinéma a pu le faire.
L’exemple le plus frappant est la manière dont la peau joue un grand rôle dans la Vie d’Adèle. Evidemment, l’usage du gros plan met naturellement en avant cet attribut des personnages. Mais cela va ici bien au-delà. A l’écran, c’est comme si on pouvait sentir son odeur, sa texture, comme si elle se trouvait réellement près de nous, à portée de nos doigts ou de nos lèvres. Elle véhicule un nombre incroyable de choses, notamment le désir qu’elle suscite ou les frissons qui la parcourent. Rarement, pour ne pas dire jamais, un film était parvenu à s’échapper ainsi de l’écran pour d’adresser à tout notre être.
Par ces sensations, ces infimes expressions corporelles, la Vie d’Adèle nous fait vivre toutes les émotions de l’héroïne, au sens littéral du terme. Du coup, pas besoin d’en rajouter. Quelle puissance dans ces quelques scènes où Adèle va se heurter à ces instants où le cœur se brise au détour d’une réflexion, d’un refus, d’une infime humiliation. Ces moments qu’on a tous vécu. Ces moments où tous ceux qui nous entourent n’ont aucune idée de l’infinie souffrance dans laquelle on se retrouve plongé. On n’est vraiment ici ni dans le théâtre, ni même quelque part dans le cinéma. On est dans la vie, la vraie, que l’on traverse ici comme si les acteurs, l’écran n’était plus un vecteur, mais notre propre réalité.
Mais tout cela n’aurait vraiment pu prendre vie sans un scénario de grande qualité. La Vie d’Adèle n’est pas un film contemplatif, mais une histoire forte, construite et passionnante. Elle offre péripéties et rebondissements, avec un vrai rythme, ce qui avait jusqu’alors toujours manqué à Kechiche. C’est d’ailleurs, et de loin, le film le plus intelligent, le plus remarquable jamais réalisé à ma connaissance sur l’adolescence, même si l’histoire dépasse largement ce stade. C’est un film d’apprentissage et si les clins d’œils sont nombreux vis-à-vis de ce genre littéraire, ce n’est évidemment pas par hasard.

Je finirai cette critique en évoquant tout de même la scène qui fait tant parler. Le terme de cru pour la qualifier ressemble à un doux euphémisme. On peut considérer que Kechiche a été un peu loin, surtout que la longueur de la scène peut donner à penser qu’il insiste lourdement. Personnellement, je pense que la Vie d’Adèle n’aurait rien perdu de sa force en étant, pour le coup, un tout petit peu plus dans la suggestion. Mais d’un autre côté, elle est le prolongement logique de la sensualité et de l’intimité totales que nous fait partager ce film. Et puis, même si cela s’apparente à de la provocation un peu gratuite, il est assez intéressant d’observer les réactions de la salle au fur et à mesure que la scène s’éternise. La gène est palpable et se transforme même parfois en rires qui n’en n’est que l’expression. Il est vrai que le spectacle à de quoi troubler, mais les réactions auraient-elles été les mêmes pour une scène d’amour hétérosexuelle ?
La Vie d’Adèle est bien plus qu’une simple Palme d’Or mérité. Il s’agit d’un grand moment de cinéma. Que dis-je, un grand moment de vie !
LA NOTE : 18/20
Production : Wild Bunch, Quat’s sous Films
Léa Seydoux : Emma