LA VIE D’ADELE : La vie au-delà du cinéma

laviedadeleafficheJ’ai rarement vécu un moment de grâce cinématographique absolu comme les dix dernières minutes de La Graine et le Mulet d’Abdellatif Kechiche. Mais pour le reste, j’avais trouvé le film trop long, mal maîtrisé dans sa première partie. Bref, je ne partageais pas l’enthousiasme critique dont ce film avait bénéficié. Quant à l’Esquive, c’est pour moi un des pires longs métrages que je n’ai jamais vus et je n’arrive toujours pas à comprendre comment il a pu remporter le César du meilleur film. Autant dire que ce n’est pas sans une petite appréhension que je suis allé voir La Vie d’Adèle. Peur d’être déçu face à tant d’éloges et à une Palme d’Or que personne, pour une fois, n’a contesté. Mais aussi avec le profond espoir de vivre le grand moment de cinéma annoncé. Au final, le résultat a dépassé de très loin toutes mes espérances.

Pour commencer cette critique comme j’en écrirai peu dans ma vie, je choisirai un seul mot : sensualité. Non au sens sexuel du terme, mais bien au sens premier. La Vie d’Adèle n’est pas fait que d’images et de son, il parle à tous les sens. Le cinéma de Kechiche se caractérise par l’usage du gros plan près de la moitié du temps Ce qui chez certains se transformerait en tic artistique énervant contribue avant tout ici à créer une incroyable intimité avec les personnages. On n’est pas dans la simple contemplation, le simple regard sur des acteurs. On est dans le ressenti par tout son être, dans l’émotion partagée comme rarement le cinéma a pu le faire.

L’exemple le plus frappant est la manière dont la peau joue un grand rôle dans la Vie d’Adèle. Evidemment, l’usage du gros plan met naturellement en avant cet attribut des personnages. Mais cela va ici bien au-delà. A l’écran, c’est comme si on pouvait sentir son odeur, sa texture, comme si elle se trouvait réellement près de nous, à portée de nos doigts ou de nos lèvres. Elle véhicule un nombre incroyable de choses, notamment le désir qu’elle suscite ou les frissons qui la parcourent. Rarement, pour ne pas dire jamais, un film était parvenu à s’échapper ainsi de l’écran pour d’adresser à tout notre être.

Par ces sensations, ces infimes expressions corporelles, la Vie d’Adèle nous fait vivre toutes les émotions de l’héroïne, au sens littéral du terme. Du coup, pas besoin d’en rajouter. Quelle puissance dans ces quelques scènes où Adèle va se heurter à ces instants où le cœur se brise au détour d’une réflexion, d’un refus, d’une infime humiliation. Ces moments qu’on a tous vécu. Ces moments où tous ceux qui nous entourent n’ont aucune idée de l’infinie souffrance dans laquelle on se retrouve plongé. On n’est vraiment ici ni dans le théâtre, ni même quelque part dans le cinéma. On est dans la vie, la vraie, que l’on traverse ici comme si les acteurs, l’écran n’était plus un vecteur, mais notre propre réalité.

Mais tout cela n’aurait vraiment pu prendre vie sans un scénario de grande qualité. La Vie d’Adèle n’est pas un film contemplatif, mais une histoire forte, construite et passionnante. Elle offre péripéties et rebondissements, avec un vrai rythme, ce qui avait jusqu’alors toujours manqué à Kechiche. C’est d’ailleurs, et de loin, le film le plus intelligent, le plus remarquable jamais réalisé à ma connaissance sur l’adolescence, même si l’histoire dépasse largement ce stade. C’est un film d’apprentissage et si les clins d’œils sont nombreux vis-à-vis de ce genre littéraire, ce n’est évidemment pas par hasard.

laviedadeleOn ne peut évidemment pas parler de ce film sans parler de la performance de Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux. Je n’évoquerai pas ici la polémique qui les a opposé au réalisateur. Mais le résultat dépasse le simple travail de comédien. Parler simplement d’incarnation est même déjà en-deçà de la réalité, car ce terme est employé pour des interprétations n’ayant rien à voir avec ce que nous livre les deux actrices. Ce film est de toute façon si particulier que l’interprétation ne pouvait que sortir elle-aussi de l’ordinaire et du vocabulaire habituel pour le qualifier.

Je finirai cette critique en évoquant tout de même la scène qui fait tant parler. Le terme de cru pour la qualifier ressemble à un doux euphémisme. On peut considérer que Kechiche a été un peu loin, surtout que la longueur de la scène peut donner à penser qu’il insiste lourdement. Personnellement, je pense que la Vie d’Adèle n’aurait rien perdu de sa force en étant, pour le coup, un tout petit peu plus dans la suggestion. Mais d’un autre côté, elle est le prolongement logique de la sensualité et de l’intimité totales que nous fait partager ce film. Et puis, même si cela s’apparente à de la provocation un peu gratuite, il est assez intéressant d’observer les réactions de la salle au fur et à mesure que la scène s’éternise. La gène est palpable et se transforme même parfois en rires qui n’en n’est que l’expression. Il est vrai que le spectacle à de quoi troubler, mais les réactions auraient-elles été les mêmes pour une scène d’amour hétérosexuelle ?

La Vie d’Adèle est bien plus qu’une simple Palme d’Or mérité. Il s’agit d’un grand moment de cinéma. Que dis-je, un grand moment de vie !

LA NOTE : 18/20

Fiche technique :
Production : Wild Bunch, Quat’s sous Films
Réalisation : Abdellatif Kechiche
Scénario : Abdellatif Kechiche, Ghalya Lacroix, d’après Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh
Montage : Albertine Lastera, Camille Toubkis, Jean-Marie Lengellé, Ghalya Lacroix
Photo : Sofian El Fani
Distribution : Wild Bunch
Son : Jérôme Chenevoy
Durée : 175 mn

Casting :
Léa Seydoux : Emma
Adèle Exarchopoulos : Adèle
Salim Kechiouche : Samir
Jérémie Laheurte : Thomas
Aurélien Recoing : le père d Adèle
Mona Walravens : Lise

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