LA REFORME DU COLLEGE ET LE CONSERVATISME DE GAUCHE

najatvallaudbelkacemLe terme conservateur est généralement associé à la droite. Il est vrai qu’historiquement peu de changements sociétaux profonds sont intervenus à son initiative. L’immense majorité des droits et libertés individuels sont nés de combats menés par la gauche, le dernier en date étant le Mariage pour Tous. La seule exception notable étant le droit à l’avortement. Mais la résistance au changement est un phénomène ancré au plus profond de l’être humain, quel que soit sa couleur politique. Il est sûrement particulièrement fort dans notre culture nationale, mais je ne rentrerai pas dans ces considérations. Mais à l’heure où le peuple gauche est prompt à attribuer au gouvernement toutes les tares et les renoncements imaginables, il serait bon de se demander à quel point le dénigrement des réformes entreprises ne vient pas d’une forme de conservatisme de gauche. L’annonce récente de la réforme des collèges par Najat Vallaud-Belkacem illustre particulièrement ce phénomène.

Comme souvent, un sujet assez vaste s’est retrouvé résumé au travers des réseaux sociaux en un point pas tout à fait anecdotique, mais presque, à savoir la question de l’enseignement du latin. Mon grand-père était professeur de latin, après être passé par Normale Sup, tout comme mon oncle qui fut un universitaire latiniste de renom. J’ai moi-même fait du latin jusqu’au baccalauréat et j’en suis très heureux. Je serai à le dernier à dire que cet enseignement m’a été inutile et ne m’a rien apporté. Et je serai le dernier à vouloir sa disparition.

Mais je me rappelle aussi en 3ème avoir appris par cœur à conjuguer tous les verbes latins à l’imparfait du subjonctif. Je me rappelle d’une classe de 25 élèves, qui dans leur immense majorité, n’étaient là que parce que leurs parents y avaient vu un moyen de placer leur progéniture dans une bonne classe. Je me rappelle d’un enseignement scolaire et qui, lui, ne m’a rien apporté. Cela serait de la pure malhonnêteté de dire que cela a amélioré mon orthographe, enrichi mon vocabulaire. Apprendre scolairement à des collégiens à conjuguer des verbes latins à l’imparfait du subjonctif ne présente aucun intérêt. C’est la survivance d’une période révolue qui ne doit nous inspirer strictement aucune nostalgie.

Par contre, oui, j’ai aimé en 1ère et en terminale, cet enseignement au sein d’un petit groupe d’élèves motivés et curieux qui interagissait avec des professeurs heureux de trouver des élèves ayant du répondant et de l’intérêt pour leur matière. Mais force est de constater que cette curiosité, cet intérêt ne m’avait pas été transmis par mes années précédentes passées en cours de latin. Pire, ma curiosité, mon intérêt pour à peu près toutes les matières scolaires ne sont pas nés à l’école. Non ils me viennent de mon environnement familial, de la curiosité face au monde qui m’a été transmis. J’ai toujours pris les exercices les plus scolaires comme un jeu, prenant les exercices de maths comme une défi aussi ludique qu’une énigme dans un épisode de Zelda. Cette façon de voir ne m’a pas été insufflé par mes professeurs, elle m’a simplement permis de surmonter les limites de l’enseignement scolaire. Et comme ma mémoire n’a jamais fait du « par coeur » un problème, j’ai toujours été considéré comme un élève brillant.

Le modèle du cours magistral sur un tableau noir, avec un professeur devant des élèves passifs et notant consciencieusement une leçon se déroulant sans interaction ne peut rester le modèle quasi-exclusif de l’enseignement. Personnellement, j’en suis le fruit le plus caricatural en étant passé par une grande école après deux ans en classes préparatoires. Il aura fallu attendre mes trois dernières années d’études pour enfin apprendre autrement. Parce que mes 14 ans d’enseignement qui ont précédé ne m’ont jamais appris à apprendre, à travailler en équipe, à utiliser les ressources disponibles pour atteindre un objectif. Sans vouloir caricaturer, ils m’ont uniquement apporté des connaissances, non pour leur utilisé dans l’absolu, mais parce qu’elles permettaient de me sélectionner, de m’étalonner par rapport aux autres, par rapport à une moyenne.

Il est à la mode de dire que ce modèle n’est plus soutenable dans une époque profondément marquée par les nouvelles technologies. J’ai lu effectivement des articles passionnants sur la manière dont ces dernières changent notre façon de penser et changent encore plus celle de ceux qui sont nés avec. Ces changements touchent visiblement la structure même de notre cerveau. Mais que cela soit une réalité ou un mythe ne change pas grand chose. L’enseignement scolaire tel qu’il a été pensé depuis plus d’un siècle ne permet pas de tirer le meilleur d’une génération, au mieux en tirer une élite formatée sur un modèle unique. Elle ne le permet pas aujourd’hui, mais elle ne le permettait guère plus hier et sûrement encore moins demain.

La réforme présentée par Najat Vallaud-Belckacem impose une évolution mettant enfin à la mal l’hégémonie de l’enseignement magistral. En ce sens, elle devrait être soutenue et saluée par tous ceux qui souhaitent que l’école cesse enfin d’être une machine à figer indéfiniment la structure sociale de notre pays. Voilà une bel enjeu de gauche ! En ce sens, elle peut être aussi critiquée, amendée, bousculée car cela fait partie du débat démocratique et qu’il y a toujours moyen de faire plus et mieux. Sans doute que le chemin est encore long avant de vraiment changer la face de notre enseignement, mais la réforme a l’immense mérite de faire un premier pas dans le bon sens. Elle mérite en tout cas infiniment mieux qu’un débat sur la conversation d’une forme d’enseignement du latin qui ne rime strictement à rien (parce que la réforme ne supprime pas l’enseignement du latin, faut-il le rappeler !). Combien parmi ceux ayant fait suivre la pétition demandant son rétablissement ont étudié de près l’ensemble de la réforme et ont essayé de comprendre les arguments contradictoires des uns et des autres ?

D’autres critiques ont moins fait le buzz sur les réseaux sociaux que le problème du latin mais qui sont pourtant révélateur de la manière dont la résistance au changement peut amener à renier des convictions que l’on prétend pourtant défendre. La réforme propose la suppression des quelques classes bilangues, qui permettent à un très petit nombre d’élèves, d’apprendre deux langues vivantes dès la 6ème au profit d’un enseignement généralisé d’une deuxième langue dès la 5ème. Il y a là matière à un vrai débat et un vrai affrontement entre une vision de droite et une vision de gauche. Consacrer les moyens à l’amélioration de l’enseignement de tous, plutôt qu’accorder des moyens exceptionnels à quelques uns constitue à mon sens les bases d’une vision de gauche de l’enseignement. Je suis convaincu que les élèves des classes bilangues ont bénéficié d’une vraie plus-value dans leur parcours éducatif, ce n’est pas le problème. Mais les moyens n’étant pas extensibles à l’infini, des choix doivent être faits, on peut pas tout avoir. Le choix fait dans le cadre de la réforme me semble être en totale adéquation avec mes convictions. Alors je regrette amèrement entendre un ancien Premier Ministre socialiste, et accessoirement ancien professeur d’allemand, consacrer son énergie à combattre cet aspect de la réforme, plutôt que de soutenir fermement cette réforme courageuse.

Les réactions négatives des syndicats d’enseignants ne se sont pas fait attendre. Elles n’ont guère surpris. Elles sont désolantes, surtout venant d’une corporation censée être globalement « de gauche ». Mais en dehors des principaux intéressés, j’ai surtout lu des réactions négatives de la part de personnes promptes à donner des leçons de « gauche » à l’actuel gouvernement. Les critiques sont toujours les mêmes, regrettant la baisse de dotation horaire de telle ou telle matière, sans jamais souligner qu’il s’agit juste d’une diminution de la place des cours magistraux au profit d’un enseignement différent. Elles révèlent un conservatisme effroyable et vont à l’encontre de toute velléité de combattre les inégalités sociales et culturelles au travers de l’école.

Je me rappelle notamment avoir lu un commentaire vent debout contre l’augmentation de la dotation horaire consacrée au sport, qui allait d’après son auteur transformer nos enfants en sportifs idiots. Pourtant, cela se situe en totale cohérence avec la volonté de développer enfin le sport comme un moyen de prévention sanitaire. Or les maladies liées à l’absence d’activité physique, en plus de peser de manière dangereuse sur le financement de notre modèle de protection sociale, frappent beaucoup plus fortement les plus modestes, dont les enfants ont rarement accès aux activités sportives extrascolaires. Là encore, seule la résistance bête et méchante au changement peut expliquer ce genre de réactions chez ceux qui devraient être les premiers à défendre la réforme.

Il serait cependant malhonnête de ne pas souligner que le gouvernement donne également le bâton pour se faire battre. On ne parlera pas de son incapacité chronique à communiquer de façon forte et efficace, qui se poursuit inexorablement. Cependant, il aurait été préférable que cette réforme ne sorte pas en même temps qu’un nouveau calendrier scolaire qui a été infiniment plus pensé pour le bien être des stations de ski que pour le bien-être des enfants. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, les professionnels du tourisme ont toujours pesé de manière assez scandaleuse dans ce domaine. Mais cette concomitance fournit des armes aux adversaires du gouvernement alors qu’il devrait mobiliser ses supporters au travers d’une vraie réforme, qui constitue un profond changement dans un domaine majeur. Cette maladresse est dommageable. Mais l’indifférence, voir la mauvaise foi, du peuple gauche face à cette avancée remarquable l’est encore plus.

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