Parfois un film sort dans des circonstances particulières qui lui donnent une résonance particulière. On pourrait parler de circonstances heureuses pour le film et son réalisateur, mais quand elles sont tragiques, il serait déplacé de le faire. Je ne sais pas à quel point Jean-Pascal Zadi et John Wax se « réjouissent » de voir leur film sortir au milieu d’un telle actualité, mais personne ne pourra nier que cela rend son propos d’autant plus pertinent. Car au-delà de la comédie, Tout Simplement Noir nous offre du grain à moudre pour réfléchir sur tout un tas de sujets polémiques, pour ne pas dire brûlants. A n’en pas douter, certains rejetteront le propos. Personnellement, j’y souscris totalement.
Tout Simplement Noir renvoie, pas un formidable sens de la dérision, dos à dos le racisme et une certaine forme de lutte contre le racisme. S’il y a une conclusion à en tirer, c’est que la noblesse d’une cause ne peut pas justifier de dire et faire n’importe quoi. Ce qui fait que le film fonctionne est aussi bien est le choix de faire du personnage incarné Jean-Pascal Zadi le porteur de cette vision erronée. Il ne s’agit donc pas que de dérision, mais d’auto-dérision. On peut donc réfléchir sans se sentir visé (même si chacun pourra à un moment donné se sentir renvoyé à ses propres contradictions), surtout que la maladresse du « héros » le rend en fait terriblement sympathique et attachant. On rit de lui certes, mais souvent aussi avec lui, car on sent bien qu’il cherche à nous dire quelque chose à travers cette caricature.
Tout Simplement Noir regorge d’apparitions et de caméos tous aussi sympathiques les uns que les autres. Cela renforce l’attachement que l’on peut ressentir pour ce film, tout en restant finalement assez anecdotique. En effet, tout repose largement sur Jean-Pascal Zadi qui parvient à livrer un merveilleux numéro d’acteur, tout en restant, on le sent bien, largement lui-même. On retiendra cependant quelques jolis morceaux de bravoures, notamment la scène avec Fabrice Eboué et Lucien Jean-Baptiste. Mais le film en compte quelques autres. Bref, on rigole beaucoup, on réfléchit beaucoup et on en ressort rassuré sur la capacité de certains à porter encore de vrais messages positifs et unificateurs. Et cela fait vraiment du bien par les temps qui courent !
LA NOTE : 13/20
Fiche technique : Réalisation : Jean-Pascal Zadi et John Wax Scénario : Jean-Pascal Zadi et Kamel Guemra Musique : Christophe Chassol Montage : Samuel Danési Photographie : Thomas Brémond Son : Mathieu Leroy Costumes : Emmanuelle Youchnovski Production : Sidonie Dumas Durée : 90 minutes
Le cinéma coréen est un grand fournisseur de bonheur cinématographique. Et le plus souvent à travers les films noirs, voire très noirs. Son succès international est désormais bien établi, couronné par le triomphe de Parasite à Cannes et surtout aux Oscars. Le risque est qu’en voulant toucher un public de plus en plus large, il perde un peu de son âme et nous offre finalement des films qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à des films occidentaux tout ce qu’il y a de plus classiques. C’est malheureusement ce que l’on peut craindre en voyant Lucky Strike. Mais ces craintes n’enlèvent rien aux qualités réelles de ce film.
Lucky Strike est une énième film où de nombreux personnages vont courir après le même magot, chacun étant prêt à tout pour l’obtenir. Chacun y ira de sa ruse, de son plan machiavélique pour arriver à ses fins, pour le plus grand bonheur du spectateur. Rien de vraiment original ici, mais quand ce genre d’histoire est racontée avec intelligence et malice, on continue à se régaler. C’est le cas ici. Mais il manque clairement à ce film quelque chose d’inattendu, de surprenant ou d’exotique pour réellement nous enthousiasmer. Le spectacle est plaisant, certainement pas inoubliable. Et jamais il ne nous propose cette noirceur toute coréenne qu’on apprécie d’habitude dans les productions de ce pays.
La réalisation de Yong-hoon Kim est avant tout efficace, tout comme l’est la narration. L’interprétation est parfaite, avec une belle galerie de personnages, interprétés par des actrices et des acteurs excellents. C’est au final, ce qui fait de Lucky Strike un vrai film coréen. Au moins, certaines qualités ne se perdent pas et on ne peut que s’en réjouir. Comme souvent pour ce genre de films les protagonistes s’avèrent particulièrement attachants malgré des travers qui auraient du nous les rendre particulièrement antipathiques. Tout cela contribue au réel plaisir que l’on a à suivre cette histoire. Elle ne dépassera pas le stade du divertissement réussi. Je n’irai pas jusqu’à rajouter « sans âme », mais force est de constater qui lui en manque un peu.
LA NOTE : 12/20
Fiche technique : Production : Megabox Distribution : Wild Bunch distribution Réalisation : Yong-hoon Kim Scénario : Yong-hoon Kim, roman de Keisuke Sone Montage : Mee-yeon Han Photo : Kim Tae-sung Musique : Nene Kang Durée : 108 min
Il est toujours intéressant de s’intéresser au décalage entre la vision contemporaine d’un événement et sa vision historique a posteriori. On a du mal à appréhender en 2020 ce que pouvait être la connaissance de la réalité de l’Holocauste de la population française pendant la Guerre, quand elle est devenue pour nous un événement historique majeur. Cela nous interroge sur notre propre perception d’événements actuels, dont nous avons l’impression de saisir la réalité. L’avenir nous prouvera peut-être que non. L’Ombre de Staline constitue un autre exemple pouvant alimenter notre réflexion sur le sujet.
Je me rappelle avoir entendu parlé lors de mes cours d’histoire au lycée de la famine survenue dans les années 30 en URSS et en particulier en Ukraine. On imagine mal qu’un tel événement puisse être caché aux yeux du reste du monde. Cela serait beaucoup plus difficile aujourd’hui, mais il faut rester vigilant. L’Ombre de Staline nous raconte l’histoire de Gareth Jones, un journaliste gallois qui aura été le premier à révéler l’ampleur du drame, dont il a été directement témoin, au péril de sa vie. Je ne mesure pas à quel point le scénario de ce film dramatise son histoire. En tout cas, elle valait le coup d’être racontée. Pas seulement pour son profond intérêt historique, mais aussi parce que le travail qui le mènera sur le chemin de la vérité est digne des meilleurs romans d’aventures et d’espionnage. Le film est aussi chargé d’une réelle puissance émotionnelle, en nous montrant de manière très crue la réalité des conditions des vies des victimes de cette grande famine.
L’Ombre de Staline est un film qui va crescendo. C’est notamment lié à un des grands mérites de la narration. Elle place vraiment le spectateur dans les pas du personnage principal. Le scénario gagne en intensité à mesure que le journaliste va de plus en plus loin dans la découverte de la réalité. On quitte donc rapidement la circonspection ayant pu naître pendant les premières minutes pour être vite passionné, un peu choqué aussi, par le propos. Le tout est porté par une réalisation d’une belle finesse et une interprétation impeccable. On ressort donc de ce film avec la double satisfaction d’avoir assisté à une œuvre aboutie et d’être un peu moins ignorant.
LA NOTE : 13/20
Fiche technique : Réalisation : Agnieszka Holland Scénario : Andrea Chalupa Décors : Grzegorz Piatkowski Direction artistique : Fiona Gavin Costumes : Galina Otenko et Ola Staszko Montage : Michal Czarnecki Musique : Antoni Lazarkiewicz Ingénieur du son : Marcin Matiak Mixage : Filip Krzemien Producteurs : Andrea Chalupa, Angus Lamont, Klaudia Smieja, Egor Olesov et Stanislaw Dziedzic Durée : 119 minutes
Casting : James Norton : Gareth Jones Vanessa Kirby : Ada Brooks Peter Sarsgaard : Walter Duranty Joseph Mawle : George Orwell Richard Elfyn : l’agent de police Beata Pozniak : Rhea Clyman Celyn Jones : Matthew Julian Lewis Jones : le Major Jones Patricia Volny : Bonnie Krzysztof Pieczyński : Maxime Litvinov Fenella Woolgar : Miss Stevenson
Cette critique constitue évidemment un moment particulier puisque c’est la première que j’écris depuis près de trois mois. Vous imaginez bien que je n’ai pas pu attendre à l’annonce de la réouverture des cinémas et dès lundi 17h30, je prenais place dans une salle obscure, un peu ému je dois l’admettre. Quel bonheur de se retrouver devant ce grand écran ! Le bonheur n’aurait évidemment pas été complet si le film que j’avais choisi s’était avéré mauvais. Heureusement, il n’en fut rien et Invisible Man m’a fait passer un très bon moment. Un thriller somme toute classique, un tout petit peu long, mais quand même globalement très bien foutu.
Invisible Man nous propose un scénario en plusieurs séquences. La première, celle où l’héroïne sent autour d’elle la présence d’un homme invisible (je ne crois pas trop spoiler, vu le titre et la bande-annonce) reste la plus réussie. C’est tout simplement flippant, même si les ressorts sont archi connus. La réalisation joue parfaitement son rôle, car faire naître la peur à partir de quelque chose que l’on ne voit pas n’est pas si évident. On pourra simplement regretter qu’à partir du moment où l’histoire commence à passer à autre chose, le rythme ne s’accélère pas plus franchement. On ne s’ennuie jamais mais le récit aurait gagné à être plus tranchant dans des parties plus tournées vers l’action pure.
Invisible Man ne pouvait de toute façon être totalement dénué d’intérêt, puisqu’un film avec Elisabeth Moss n’est jamais un film totalement perdu. Certes, ce rôle ne restera pas le plus inoubliable de sa carrière, mais sa simple présence à l’écran suffit à ravir le spectateur. Elle surnage dans un casting relativement quelconque par ailleurs. Comme je l’ai souligné, la réalisation de Leigh Whannell se révèle réellement aboutie et totalement maîtrisée. Il parvient à donner un supplément d’âme visuel à son histoire, même si c’est à travers une mise en scène plus efficace qu’artistique. Cela aurait été relativement déplacé de ma part de la critiquer, sachant que j’ai parfois caché l’écran avec mes mains pour ne pas voir ce qui s’y passait. Le confinement ne m’a pas totalement endurci. C’est rassurant !
LA NOTE : 13/20
Fiche technique : Réalisation : Leigh Whannell Histoire et Scénario : Leigh Whannell Montage : Andy Canny Musique : Benjamin Wallfisch Photographie : Stefan Duscio Production : Jason Blum et Kylie du Fresne Durée : 124 minutes
Casting : Elisabeth Moss : Cecilia Kass Aldis Hodge : James Lanier Storm Reid : Sydney Lanier Harriet Dyer : Emily Kass Michael Dorman : Tom Griffin Oliver Jackson-Cohen : Adrian Griffin Benedict Hardie : Marc Amali Golden : Annie Sam Smith : détective Reckley
Le Parti Socialiste est connu pour avoir toujours été structuré autour de différentes sous-composantes qui auront pris différents noms au cours de son histoire : courant, motion, texte d’orientation… Ceci est d’autant plus fort que cette structuration est bien volontaire, se situant au cœur des processus démocratiques au sein du parti. Ces composantes s’affrontent au moment des Congrès et les militants sont appelés à trancher grâce à leur vote. Tout ceci serait très sain et fertile, favorisant l’émergence de nouvelles idées à travers le débat, si cela se limitait aux périodes de Congrès et ne provoquait pas des fractures beaucoup plus profondes et constantes.
Ces sous-composantes ont été toujours plus ou moins structurées, selon leur permanence et la culture de ceux qui les faisaient vivre. L’aile-gauche du parti socialiste a toujours été la mieux organisée, bien qu’elle compte parfois un grand nombre de chefs autoproclamés. Mais elle a toujours pu compter sur le soutien du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) qui lui offrait de facto une certaine organisation. Elle pouvait aussi s’appuyer sur une culture profonde des pratiques militantes et de la prise de contrôle du parti. Ce n’est évidemment pas le seul mouvement au sein du PS à avoir pratiqué l’entrisme, l’intimidation ou les fausses cartes d’adhérents (les régions PACA et Nord, contrôlées par d’autres chapelles, savaient très bien y faire), mais c’est sûrement la force interne qui l’aura exercé avant le plus de constance, sans jamais parvenir à ses fins cependant (ce qui conduira à la création de Génération.s, mais ceci est une autre histoire).
François Hollande, paradoxalement, ne pouvait pas compter sur un tel mouvement organisé. En effet, il a passé trop d’années à diriger le PS et à préserver tant qu’il pouvait l’unité entre les différents courants pour avoir le temps d’en créer et structurer un. Il commença cependant à le faire, après avoir passé la main à Martine Aubry, en créant Répondre à Gauche, dirigé par son plus fidèle lieutenant, Stéphane Le Foll. Mais voilà, après avoir été longtemps le chef de tous les Socialistes, il est devenu assez rapidement le chef de tous les Français. Et en homme de synthèse qu’il était, François Hollande décida alors de mettre en sommeil le mouvement prêt à aller au combat pour défendre son action, sous prétexte de ne pas créer la division. C’est pour ce genre de décision que j’ai une certaine affection pour l’homme. Mais aussi un peu de regret par rapport à la manière dont tout cela finira.
En 2014, la Fédération des Yvelines était tombé sous la coupe de Benoît Hamon et de ses… allez disons partisans, même si j’ai bien envie d’employer le mot « sbires ». Ces derniers mettaient tout en œuvre pour faire du PS local une machine à dénigrer consciencieusement l’action du gouvernement. Le départ de Benoît Hamon de ce dernier donna évidemment une impulsion supplémentaire à ce travail de sape, qui avait déjà chassé pas mal de camarades du Parti, lassés d’être l’objet d’attaques lors des réunions de Section de la part des petits roquets à sa solde. J’avais la chance d’échapper à cette ambiance délétère à Viroflay, mais je recevais les échos de ce qui pouvait se passer ailleurs dans le département.
Face à cette machinerie trop bien huilée, les quelques camarades motivés pour résister et défendre l’action gouvernementale voulurent s’organiser à leur tour pour être en mesure de contre-attaquer. Répondre à Gauche semblait être le meilleur cadre pour cela. Mais nous nous sommes vus opposés un refus venu d’en haut. On devait continuer à faire profil bas pour ne pas apparaître comme diviseur. La situation était trop intenable dans les Yvelines pour que nous en restions là. Nous avons donc pris notre destin en main et crée GEM, Gauche en Mouvement, qui devait se charger de faire un travail pédagogique principalement auprès des militants et sympathisants pour leur rappeler tout ce qui était fait par un gouvernement qui restera, quoi qu’on en dise, avant tout de gauche et dont l’action ne se résume pas à la caricature qui en était faite.
Notre action se concrétisa principalement à travers une newsletter que nous diffusions comme nous pouvions, n’ayant pas accès aux voies de diffusion officielles. Les retours se montrèrent extrêmement positifs et surtout étonnés… Pourquoi n’existait-il personne d’autres que nous pour faire ce travail au sein du PS ? Pourquoi personne au niveau national ne se donnait la peine de faire un point clair, condensé et pédagogique sur l’action d’un gouvernement qui en était issu ? Cela tient à des faiblesses structurelles du PS, mais aussi à l’absence de volonté de François Hollande que ce travail soit fait. Je ne suis pas convaincu que cela aurait inversé le déclin de la base militante encline à le soutenir, mais au moins cela ne ne l’aurait pas plongé dans un sentiment d’abandon, dont elle ne s’est jamais vraiment remise.
Avons-nous au moins tirer, au niveau local, des bénéfices politiques de ce travail qui aura pris un peu de temps libre à plusieurs d’entre nous pendant une année et demi ? Les prochains épisodes répondront malheureusement par la négative. Mais bon, si vous avez suivi mon récit depuis le début, vous n’en serez guère surpris…
Il est temps de quitter Viroflay pour reprendre le fil de mon récit à l’échelle nationale. La déroute socialiste aux municipales aura eu en effet une conséquence quasi immédiate : le départ de Jean-Marc Ayrault de Matignon et l’arrivée de Manuel Valls. Certains qualifieront cet événement de tournant du quinquennat, mais je ne partage pas vraiment cette vision des choses. Parce que je reste convaincu que ce choix fut avant tout un choix par défaut et même aujourd’hui, je ne vois pas qui aurait pu être nommé à sa place. Il est une conséquence. Pas une cause.
En politique, quand vous devez faire face à un tel choix, vous avez deux options. Soit vous nommez quelqu’un au centre de votre électorat, soit quelqu’un au centre de l’opinion. Les deux options présentent leurs avantages et leurs inconvénients et je ne crois pas que l’une soit meilleure que l’autre dans l’absolu. A mon sens, François Hollande n’a pas vraiment eu le choix car son électorat s’était déjà largement délité. La catastrophe des municipales s’expliquait largement par la bouderie d’une partie de l’électorat de gauche. Il aurait pu en effet tenter de le reconquérir, mais cela semblait difficile sans appuis politiques. Or, une partie du PS était déjà embarquée dans un esprit de Fronde et les représentants d’EELV n’attendaient qu’un prétexte pour quitter le gouvernement. C’est la malédiction de la présidentialisation à outrance du système politique français. Quand vous êtes un Président fragilisé, vous perdrez définitivement des alliés, chacun se positionnant déjà pour l’échéance suivante en misant sur votre défaite.
François Hollande ne pouvait donc que choisir un Premier Ministre correspondant à un point d’équilibre de l’opinion. Or, à l’époque personne d’autre ne l’incarnait mieux que Manuel Valls, si ce n’est peut-être François Bayrou, mais le Président aurait alors totalement perdu le PS. Je doute que François Hollande ait été assez naïf pour ignorer son caractère clivant et ses ambitions personnelles qui ne manqueraient pas de naître. Le principe même d’un choix par défaut est bien d’avoir des défauts. Evidemment, vu comment tout cela s’est fini, il serait tentant de se lancer dans les « et si… ». Et si Bernard Cazeneuve… Et si un choix audacieux… mais c’est évidemment un exercice vain et facile.
Il ne faut pas oublier non plus, même si les intéressés ne s’en vantent sûrement pas, que Manuel Valls a bénéficié du soutien appuyé d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon. Ces deux derniers cherchaient avant tout à se débarrasser de Jean-Marc Ayrault et à marquer l’arrivée de leur génération au sommet (à une marche près). Ils ont cependant fait définitivement pencher la balance du côté de l’ancien Maire d’Evry. Quand on connaît la suite (voir la fin du billet), on peut là aussi se dire que c’était une erreur de faire confiance à cet attelage et qu’il était évident qu’il ne tiendrait pas la route. Mais c’est toujours plus facile de voir les évidences du passé. Beaucoup plus difficile de connaître celle du futur.
Cela faisait déjà de longues années qu’en tant que militant socialiste, je ne portais pas Manuel Valls dans mon cœur. Non pas pour forcément pour ses idées, mais plutôt au contraire pour son absence d’idées. Pour moi, il était celui qui prenait systématiquement la parole pour contester le bien-fondé des positions prises par le PS, quelles qu’elles soient. Une façon assez efficace pour exister médiatiquement car il était devenu le bon client qui va gentiment cracher sur ses camarades dès qu’une caméra se présentait. Par contre, jamais il n’avait proposer un texte au moment des congrès du Parti et je reste convaincu que ce n’est pas quelqu’un qui n’a jamais eu de convictions profondes. Il s’est construit politiquement en suivant le vent, plus qu’en soufflant lui-même.
Lors de son passage au Ministère de l’Intérieur, il avait continué son numéro de mec de gauche qui dit des trucs de droite pour se démarquer des copains. Si c’était horripilant quand le PS était dans l’opposition, une fois au pouvoir, ça commençait à devenir nettement plus problématique. Après, je fais partie des rares personnes de gauche à ne pas considérer qu’en dehors de mon propre spectre idéologique étroit, il n’y a que le mal et la vilenie. J’espérais sans doute naïvement qu’arrivée si près du sommet, il changerait quelque peu de manière de fonctionner. Je lui reconnaissais également sa grande loyauté depuis le soir des premiers tours des primaires où il s’était rangé derrière Hollande. Enfin, j’espérais surtout que la politique entreprise finirait pas porter ses fruits, au grand bénéfice des Français, et que c’est son gouvernement qui les récolterait.
Un gouvernement sans représentant d’EELV donc. Vu le peu d’amitié que j’ai pour ce parti et pour beaucoup de ses idées, j’aurais pu m’en réjouir. Surtout que, comme je l’ai déjà souligné plus haut, cela devait forcément arriver, car un tel allié en politique va toujours finir par s’éloigner de vous pour vous concurrencer à une échéance électorale prochaine. Au moins, c’était fait ! Mais évidemment, cela rétrécissait encore le spectre politique sur lequel François Hollande pouvait s’appuyer.
Quelques mois plus tard, le 23 août, Arnaud Montebourg organise la Fête de la Rose dans ses terres de Saône et Loire. Il sait parfaitement ce qu’il compte faire ce jour-là. Pour donner plus d’ampleur à son futur coup d’éclat, il invite Benoît Hamon, sans lui dire ce qu’il prépare. Il le fait boire un peu, pour qu’il baisse sa garde. Puis Arnaud Montebourg se lance dans un grand discours contre la politique du gouvernement dont il fait parti. Benoît Hamon le suivra dans ses élans, mais lui de manière totalement improvisée. Arnaud Montebourg obtiendra ce qu’il cherchait. Il est viré du gouvernement et se voit déjà comme sauveur de la gauche en 2017. Benoît Hamon le suit dans la charrette, mais sans l’avoir du tout cherché, lui qui venait d’obtenir le prestigieux Ministère de l’Education. Il doit abandonner ses ambitions et des projets de réformes. Beaucoup de ses proches, dont une partie venait de la Fédération des Yvelines où il s’était implanté, se retrouve au chômage du jour au lendemain, sans l’avoir vu venir.
Le destin rend parfois la monnaie de leur pièce aux grands guignols et les deux compères n’ont toujours pas connu le destin dont il rêvait ce jour là. Ils auront par leurs manœuvres mesquines craché sur l’idée même de l’unité qui sous-tend un parti politique. Ils auront à jamais perdu mon respect car au-delà du PS, ils ont ainsi avant tout renoncé à leur capacité à défendre l’intérêt général à travers leur fonction de Ministre, pour assouvir leurs ambitions mal placées. En politique, évidemment, une rédemption est toujours possible. Rien n’indique qu’ils ne la connaîtront pas. Tout comme Manuel Valls d’ailleurs. Mais franchement, je pense vraiment que notre pays peut se passer de ces trois-là…
Je ne garde pas un souvenir vraiment marquant du premier Conseil Municipal de mon deuxième mandat. Déjà parce que ce n’était pas mon premier Conseil Municipal tout court. Mais aussi parce que je m’y suis rendu en faisant grise mine. Nous étions un élu de moins et nous nous retrouvions donc plus que jamais relégué en bout de table dans la salle du Conseil. Je me souviens simplement d’avoir fait le choix de présenter ma candidature pour le poste de Maire. J’indiquais en préambule que je le faisais évidemment de manière symbolique, pour que vive jusqu’au bout le processus démocratique. Je n’ai naturellement récolté que les trois voix de mon groupe, l’autre opposition décidant de s’abstenir.
Etre à égalité numérique avec l’autre opposition avait une conséquence fâcheuse. En effet, le Conseil Municipal désigne en son sein les membres d’un certain nombre de commissions diverses et variées. Les règles de désignation en vigueur nous permettait, quand nous étions quatre contre trois, d’occuper systématiquement la place restant pour un représentant de l’opposition. Ces commissions revêtent une grande importance car elles représentent une des rares occasions pour un élu d’opposition d’avoir accès à une information détaillée sur les dossiers en cours. Le Maire m’avait indiqué qu’il ne comptait pas nous départager et m’avait donc demandé de voir avec la troisième tête de liste comment on se répartissait les postes.
Nous avions un énorme avantage sur les représentants de l’autre opposition : nous connaissions très bien ces différentes instances et savions parfaitement dans lesquelles il était le plus importants de siéger. Je préparais donc une proposition de répartition à première vue équitable, mais qui nous permettait d’être présent dans toutes les commissions les plus stratégiques. L’autre opposition acceptât sans broncher… en me disant juste « on pourra tourner en milieu de mandat ». J’ai du me débrouiller pour esquiver une réponse, puisqu’il n’était évidemment pas question de le faire. De toute façon, le moment venu, ils oublièrent totalement cette condition.
J’avoue que je ne garde ni grands ni de très bons souvenirs de ce deuxième mandat. Déjà parce que je savais que j’allais finir par démissionner. Ensuite, parce que j’ai eu l’impression de continuer à consacrer beaucoup trop d’énergie à convaincre une partie de mes collègues de tenir notre ligne et à notre conception du travail de l’opposition. Comme je l’ai déjà expliqué ici, il n’existait pas vraiment de sujet sur lequel surfer et grâce auquel nous pouvions attiser le mécontentement de la population. Face à cette situation, soit on fait feu de tout bois et on part du principe que l’on peut trouver à redire à toutes décisions, soit on se concentre sur quelques sujets où on sait être particulièrement pertinents. Ma conception de la politique me conduisait invariablement vers cette seconde attitude, qui m’avait vu m’opposer si souvent à notre précédente tête de liste. Je pensais en avoir fini, mais un de nos trois élus et un camarade assidu à nos réunions de préparation des Conseils restaient clairement sur la première attitude. Si la tension n’était pas aussi forte qu’à une certaine époque, j’avoue garder un souvenir parfois désagréable de ces réunions. Cependant, je tenais bon. Notamment je refusais que l’on émette le moindre soupçon de malhonnêteté à l’encontre du Maire et de son équipe. Si leur médiocrité était sans borne, je n’ai jamais rien constaté qui puisse pousser mes reproches sur un autre terrain. Et je m’en réjouis.
Nos deux angles d’attaque principaux reposaient sur les finances de la ville et le retard pris par la commune en termes d’accessibilité. Sur le premier sujet, nous avons tout essayer pour faire de la pédagogie auprès de la population, mais avec le recul, en termes de communication, c’était perdu d’avance. Le sujet était trop complexe et ne pouvait être expliqué en quelques slogans. Après, j’estime aussi que c’était notre rôle de faire ce travail, indépendamment de l’incapacité de la plupart des citoyens d’aller vraiment au fond des choses.
Pour l’accessibilité, les choses étaient un peu différentes. Les meilleurs documents produits par notre groupe pendant toutes ces années furent de loin ceux tournant autour de ce sujet. Nous avions fait le nécessaire pour illustrer graphiquement les problématiques et les quelques retours s’avérèrent positifs. Il faut dire que sur ce sujet, la majorité avait pendant de nombreuses années totalement oublié de traiter le sujet. Mais le Maire n’était pas vraiment du genre à faire des mea culpa. Ceci provoquera ma seule véritable colère en séance du Conseil Municipal, quand moi, élu socialiste, je me suis retrouvé à défendre la loi de 2005 sur la mise en accessibilité. Une loi votée par le gouvernement Balladur. Je me rappelle de regards un peu étonnés des élus de la majorité en m’entendant ainsi hausser le ton, tranchant avec mon attitude habituelle, plutôt faite de longues argumentations un peu fades. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû adopter ce style plus souvent, car seul un grand silence me répondit. Un grand silence comme un aveu de culpabilité car ils savaient que je ne m’étais pas énervé pour rien et que j’avais raison.
Vous me direz, on ne s’engage pas ainsi en politique si on n’est pas persuadé d’avoir souvent raison. Mais parfois, cette conviction est assez forte pour l’emporter sur la mauvaise foi du camp d’en face. J’ai eu rarement cette joie. Mais rien qu’une fois, je vous promets que cela valait le coup !
9 bulletins pour le Maire sortant avant de voir sortir un bulletin pour notre liste. Je connais la notion d’échantillon représentatif, 10 bulletins ne suffisent pas pour cela. Mais je comprends immédiatement ce que ce début de dépouillement signifie. Le résultat sera mauvais.
Il ne s’agissait évidemment pas de gagner et d’empêcher le maire sortant d’être réélu. Le Graal absolu aurait été d’obtenir un second tour et de pouvoir répéter pendant toute une mandature qu’il représentait moins de 50% de la population. Cependant, je n’y ai jamais cru car nous aurions eu besoin pour cela d’un bon score de la seconde opposition. Pour bien des raisons, il me semblait probable qu’elle fasse moins bien que six ans plus tôt. Ce qui fut bien le cas.
Le vrai objectif était ailleurs. Je ne l’ai pas évoqué jusqu’à présent, mais cette élection était double. Pour la première fois apparaissait sur le bulletin à la fois les candidats pour le Conseil Municipal et ceux pour le Conseil Communautaire de la Communauté d’Agglomération. Malgré des règles d’attribution des sièges très défavorables, nous avions tout de même une chance d’accrocher une des six places. Pour cela, il était nécessaire que la liste de la majorité sortante ne fasse pas plus du double de notre propre score. En 2008, le rapport de force était en gros de 55% contre 25%. Il suffisait de faire seulement un tout petit peu mieux pour que je devienne conseiller communautaire. Cela pouvait donc paraître un objectif atteignable, surtout quand on est convaincu d’avoir fait une bien meilleure campagne que six ans auparavant.
Il faut croire que malgré ma volonté de toujours avoir du recul sur mon engagement politique, moi aussi j’ai fini par me bercer de quelques illusions. Quand j’arrive à la Mairie, avec le seul résultat de mon bureau de vote, je sais déjà que nous en sommes loin. Je croise immédiatement le Maire que je félicite. Il me répond simplement « merci », sans chaleur, avec son sourire en coin qui le rend tellement insupportable parfois. Alors que je sais déjà que l’objectif n’est pas atteint, au fur et à mesure que les résultats des différents bureaux de vote remontent, nous voyons nous dessiner une catastrophe que je n’avais personnellement jamais, mais alors, jamais envisagée. Nous allons perdre un élu et passer de 4 à 3 représentants au Conseil Municipal. Nous allons surtout nous retrouver à égalité numérique avec l’autre opposition, ce qui aura des conséquences fâcheuses (j’y reviendrai).
Une fois les résultats proclamés, tous ceux qui ont œuvré dans cette campagne sont invités à partager un verre autour d’un buffet chez notre ancien secrétaire de section. Je m’efforce de faire bonne figure et prononcer le discours qui va bien. Je parle notamment d’avenir et des combats futurs. Mais au fond de moi, je sais déjà que ce résultat aura une conséquence. En effet, peu de temps avant de rentrer en campagne, j’ai commencé mes premières démarches pour changer de travail. Le mien ne m’intéresse plus depuis un moment et je compte également gagner nettement mieux ma vie. Peut-être assez bien pour habiter dans Paris intramuros, ce qui était mon projet de vie avant d’arriver presque par hasard à Viroflay. Si j’étais devenu Conseiller Communautaire, mandat rémunéré, j’aurais sûrement renoncé à déménager. Ne l’étant pas, je sais que je partirai si j’en ai l’occasion. Je vais donc finir par trahir la confiance et le mandat qui m’ont été donnés. C’est encore loin, flou, juste un projet, mais je me sens un peu hypocrite en tenant mon discours.
Je rentre donc chez moi le cœur lourd et amèrement déçu. Ce qui me donnera finalement un peu de réconfort avant d’aller me coucher, c’est le malheur des autres. Je regarde les résultats de mes camarades un peu partout dans les Yvelines et je constate l’ampleur de la Bérézina pour les candidats issus du PS. Finalement, comparés aux autres, nous ne nous en sortons pas si mal et nous avons limité la casse, comme on dit. Quelle est la part de la qualité de notre campagne dans ce constat ? Avons-nous vraiment sauvé des voix, à défaut d’en gagner ? Impossible de le savoir, mais cela fait du bien de le croire. Avec le recul, je n’en suis pas profondément convaincu.
Dernier aspect d’une campagne électorale, l’aspect administratif. Cela peut presque paraître négligeable quand on se lance, mais on s’aperçoit vite que c’est une part importante du travail à accomplir. Cependant, je pouvais me lancer dans cette aventure sans trop d’appréhension à ce niveau-là. L’avantage de faire parti d’un « vieux » parti politique est de pouvoir être épaulé par des militants chevronnés qui se sont déjà pliés à l’exercice à plusieurs reprises. Et j’avoue que pour cette campagne des municipales, j’ai été parfaitement accompagné.
Premier nerf de la guerre et premier problème à résoudre… l’argent. Certes, la puissance publique finit par rembourser les frais de campagne (cf. la fin de ce billet), mais il faut bien avancer l’argent. Ici on parle d’environ (de mémoire) 15 000 euros. La loi nous autorisait à dépenser le double, mais cette la deuxième moitié n’aurait pas été remboursée. Nous décidons très vite de nous contenter de ce budget et de ne pas faire appel aux dons. C’était en effet largement suffisant et je n’ai pas le souvenir de m’être jamais senti contraint par le moindre manque de moyens financiers.
Je ne remercierai jamais assez mes colistiers qui ont avancé 1000 à 2000 euros pour financer cette campagne. Cela nous évitait de faire un emprunt, qui nous aurait forcé à supporter le coût des intérêts générés entre le jour de l’élection et le remboursement, qui ne sont pas considérés comme des frais de campagne. Cela me permit surtout de ne pas avancer un centime de ma poche, alors que ma situation financière ne m’autorisait de toute façon pas à mettre de l’argent dans cette campagne, ce qui est rarement le cas de la tête de liste. Cela ne paraît rien, mais ces aspects financiers constituent tout de même un léger frein à la démocratie et favorise les partis bien installés comme le PS.
Dans une campagne électorale, un candidat a besoin d’un allier précieux et légalement indispensable, un mandataire financier. Il sera chargé de comptabiliser toutes les dépenses réalisées dans le cadre de la campagne, y compris en théorie l’encre des stylos utilisés. Il est surtout le seul autorisé à payer les factures. J’avais la chance de pouvoir compter sur notre ancien secrétaire de Section qui s’est acquitté de la tâche assez remarquablement pour que je n’ai jamais à me préoccuper de ces aspects-là
Les élections municipales ont beau être une élection de liste, celui qui se trouve à sa tête supporte la quasi entière responsabilité de la campagne vis-à-vis de l’administration. Il est notamment chargé de déposer le dossier complet en préfecture. En une fois… ou deux. En effet, les contrôles sont réels et un seul papier de travers et vous êtes bon pour un deuxième passage, je peux en témoigner.
Les campagnes électorales sont soumises à un certains nombres de règles qui régissent les documents dits de la campagne officielle, à savoir l’affiche collé sur les panneaux disposés devant les bureaux de vote, les professions de foi envoyées par la Poste aux électeurs et évidemment les bulletins de vote. Tous ces documents sont soumis à la validation d’une commission quelques jours avant le vote. Etre recalé par la commission est évidemment équivalent à une catastrophe car mine de rien, la profession de foi reste de très loin le tract le plus lu. Et ne parlons même pas d’une absence éventuelle de bulletin de vote…
En amont de la commission, il est conseillé d’envoyé un exemplaire des documents à la préfecture pour d’éventuelles remarques. J’ai reçu cette réponse, formidable moment de logique administrative pure : Aux termes du premier alinéa de l’article R. 27 du code électoral : » Les … circulaires ayant un but ou un caractère électoral qui comprennent une combinaison des trois couleurs : bleu, blanc et rouge à l’exception de la reproduction de l’emblème d’un parti ou groupement politique sont interdites ». Il résulte de l’examen d’un exemplaire en couleurs de la profession de foi considérée que ce document semble utiliser les couleurs bleue, blanche et rouge pour certains vêtements de la photo. S’il est vrai que le document emploie également d’autre couleur, le rapprochement des trois couleurs nationales pourrait être regardé comme prohibée par l’article R. 27 du code électoral par la commission de propagande ou le juge électoral. La notion de combinaison des couleurs « bleu, blanc et rouge » étant subjective et soumise à l’appréciation souveraine du juge, nous ne pouvons que vous conseiller de faire retoucher les couleurs des vêtements de vos colistiers. Il s’agit là peut-être d’un excès de précaution, mais cela permet d’écarter tout motif de discussion lors de la commission de propagande. En dehors de ce point, cette circulaire n’appelle aucune remarque de notre part, sous respect des grammages et dimensions réglementaires. Grâce à mes talents limités mais suffisants en retouche d’images, je repeins le manteau d’une de mes colistière en une autre couleur pour ne prendre aucun risque.
Les bulletins de vote quant à eux répondent à une règle assez simple. Ils doivent être totalement unicolore. Et donc, tout candidat à une élection fait face à une question cruciale : quelle couleur pour le bulletin de vote ? Le plus souvent, on choisit une couleur associée à son parti politique. Ainsi beaucoup de bulletins PS sont rose. Mais on peut aussi essayer de tromper l’ennemi ou d’élargir le spectre politique auquel on peut prétendre. C’est pourquoi, puisque nous n’avions pas réussi à obtenir le logo EELV pour notre liste, nous avons d’abord pensé à la couleur verte pour notre bulletin. Mais le résultat n’était pas très satisfaisant. Nous avons donc finalement opté pour un bulletin… bleu… Bon bleu foncé, pas bleu UMP, mais quand même. Le créer ne fut d’ailleurs pas une mince affaire. Je pense que le jour où nous l’avons finalisé restera le jour où j’aurais échangé le plus de mail en une seule journée de toute ma vie (tout ça, sur mes heures de travail…).
La vie administrative de la campagne ne s’arrête pas avec l’élection. En effet, avant de vous rembourser vos frais de campagne, l’administration épluche vos comptes de très près. Si certains se disent que c’est « magouille et compagnie », je peux vous assurer que sur ce point, les politiques ont l’obligation d’être irréprochable. Même les petits comme moi. On me demanda par exemple d’envoyer un fichier contenant toutes les photos correspondant à la facture de mon ami photographe (au cas où j’aurais mené campagne sans photo et produit une fausse facture…). Bref, après près de 9 mois de délais, je reçois un beau jour enfin environ 15 000 euros sur mon compte en banque, ce qui me permet de rembourser au plus vite (parce que je suis honnête quand même) les camarades qui avaient avancé les fonds. 1000 ou 2000 euros qu’ils auront avancé pendant un an et demi pour certains. La démocratie a définitivement un coût !
Avoir des idées ne demande rien de plus qu’un peu de jus de cerveau. Ce n’est pas cher, même si cela ne garantit évidemment pas la qualité du résultat. Les faire connaître est une autre paire de manches et demande des moyens matériels, parfois non négligeables. Pour les campagnes électorales, les moyens financiers sont fournis par la puissance publique (j’y reviendrai dans le prochain billet), reste à savoir quoi en faire pour attirer l’attention d’une population majoritaire indifférente qui ne voit de toute façon aucune raison immédiate de voter pour vous.
Six ans plus tôt, nous avions mené une campagne des plus classiques et sans réelle imagination (cf. épisode 2). Je me donne donc pour objectif de faire beaucoup mieux et beaucoup plus original. Première décision, se passer d’agence pour faire les tracts. Mon expérience professionnelle m’a donné quelques compétences en mise en page et je sais que je peux faire largement aussi bien que l’agence à laquelle nous avions fait appel six ans plus tôt. Je ne mesurais pas bien le temps que ça allait me prendre, mais j’avais une activité professionnelle qui me permettait de consacrer quasiment l’équivalent d’un mi-temps pendant plusieurs mois. Je ne sais plus combien de mails en une journée nous nous étions échangés pour finaliser le bulletin de vote par exemple, mais cela avait fait surchauffé nos boîtes de réception.
Premier élément à déterminer avant de réaliser le moindre tract : le slogan. Je décide d’opter pour un double slogan, c’est à dire une baseline et un slogan à proprement parler. Pour le premier, je repense à ce que m’avait dit un jour un sympathisant, qu’il votait pour nous parce qu’il était de gauche, sans être pour autant spécialement mécontent du maire. La ville ayant été profondément marquée par la Manif pour Tous, il semble une bonne idée d’afficher clairement notre identité. Nous optons donc pour Un Projet de Gauche pour Tous. Soit exactement le genre de slogan totalement creux que je déteste, mais, au départ, je me dis que cela sera compensé par une baseline qui donne, elle, une indication beaucoup plus claire du contenu de notre projet.
J’impose donc la mention « Energie positive » sous le logo de notre liste. L’idée est de traduire l’esprit général que je veux insuffler au projet et une thématique forte de notre programme. Je me heurte cependant à une légère hostilité de mon secrétaire de Section, qui dit avoir peur que les gens la confonde avec le nom de la liste et ne trouvent pas du coup notre liste le jour J. Du coup, il me pousse à la réduire visuellement à chaque fois que je présente une mise en page de tract et elle finira par être assez petite que personne n’y prête jamais attention.
Pour l’identité visuelle de nos tracts thématiques, je m’appuie sur le talent de mon cousin qui vient de finir son école de bande-dessinée pour qu’il crée et mette en scène une famille dans des scénettes qui vont illustrer des éléments de notre programme. Cela leur donnait un côté attractif et assez original, on a rarement l’habitude de voir des vignettes de bande-dessinée pour illustrer un tel document. Je demande aussi à un ami graphiste de préparer une affiche colorée et originale et le résultat me plaît vraiment. Après, tout n’est pas parfait. Je sollicite un ami photographe à qui j’explique ce que j’attends. Il vient au rendez-vous en m’expliquant qu’il a regardé à quoi ressemblait des photographies de campagne électorale et qu’il sait quoi faire. Résultat, j’hérite de photos d’une banalité affligeante qui ne respecte pas du tout mes instructions. Mais bon, on fait avec.
Reste ensuite à diffuser ces tracts auprès de la population. Les boîtes aux lettres, le marché… on aurait pu s’arrêter là, dans la grande tradition socialiste. Cette fois, on a préféré privilégier les distributions aux gares, qui présentent l’avantage de laisser le temps aux gens de les lire sur le quai ou pendant le voyage. Et surtout, on multiplie ce qu’on appelle des pieds d’immeuble, c’est à dire tout simplement des distributions à d’autres points de la ville que les habituels. Je me souviens notamment d’un tractage à un carrefour très excentré de la ville. On y croisera très peu de monde, mais des gens tellement surpris de nous voir là qu’ils entament volontiers la conversation. Mais quand on y pense, tout ce n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan.
Une distribution au marché s’avéra tout de même assez exceptionnelle puisque j’ai bénéficié de la visite et du soutien d’un Ministre, en la personne de Benoît Hamon, qui faisait encore partie du gouvernement. Il avait surtout pris le contrôle de la fédération PS des Yvelines et j’avais déjà eu l’occasion de mieux connaître le personnages et les pratiques détestables de ses proches. Bref, à cette époque, je ne le portais déjà pas dans mon cœur, ce qui ne s’arrangera pas par la suite. Donc quand l’idée est soulevée, je fus tenté quelques instants de décliner mais voyant que cela faisait plaisir à beaucoup de militants, je n’ai rien dit. Effectivement, le matin de sa venue, nombreux de mes plus proches soutiens étaient présents. Mais ce qui m’a frappé, ce fut la réaction de la population. Même dans une ville aussi à droite, un Ministre, même de gauche, est une rock star. Les gens se pressent pour le voir et comme tout homme politique, il sait se montrer affable avec tout le monde et dit bonjour à tous ceux qu’ils croisent, comme s’ils les connaissaient depuis toujours. Benoît Hamon n’est pas très grand, mais c’est une boule d’énergie et j’ai du mal à suivre son pas. A un moment donné, alors que je suis derrière lui, une dame tente de le rattraper en réclamant un tract. Comme elle est à mon niveau, je lui tends le papier sur lequel se trouve MA photo. Elle me répond « ah non, je veux que ça soit lui qui me le donne ». Bref, elle se foutait bien du contenu du tract, elle voulait juste le recevoir des mains d’un ministre… Quand je vous dis que le fond ne rapporte pas grand chose en politique…
Durant cette campagne, dans l’idée de toucher un maximum de gens, je pense avoir trouvé une idée géniale ! Une opération pare-brise. Rendez-vous à 23h un dimanche soir pour poser des petits tracts sur le pare-brise des voitures pour que les habitants les trouvent le lendemain au moment de prendre leur voiture pour aller bosser. Mais voilà, je n’avais pas prévu quelque chose… la rosée. Nous sommes encore en hiver et les Viroflaysiens ont surtout trouvé un papier complètement détrempé, se délitant totalement au moment où ils tentent de l’enlever de leur pare-brise. Bref, c’est un bide complet, qui aura surtout fait travailler les services de nettoyage des rues qui ont du ramasser de nombreuses boules de papier mâché.
Certaines choses ne changent pas par contre. Notre réunion publique se déroule devant une assemblée plus qu’éparse, malgré la présence d’un homme politique portugais, dont je me demande ce qu’il peut bien faire là, même si j’ai eu l’occasion de le recroiser lors du dernier Congrès du PS. C’est notre camarade de la même nationalité qui nous a proposé sa venue et vu les difficultés qu’il nous avait posées au moment de la constitution de la liste, je pense que personne n’a osé lui dire que ça n’avait aucun intérêt. On le laisse donc cet homme, que personne ne connaît, introduire notre réunion. C’est un peu ubuesque, mais au moins ça met un peu d’inattendu dans cet exercice convenu et un peu tristounet.
Pour le tract résumant l’ensemble du programme, l’ambition était d’éviter de proposer l’éternel litanie de propositions, façon catalogue. Le projet de base est assez concis. Et puis, peu à peu, on se sent obligé de rajouter quelque chose pour telle ou telle catégorie de la population. Je me souviens parfaitement de la dernière proposition à avoir été ajoutée, suite à l’inévitable constat fait par un camarade : ah mais y a rien pour les retraité ! Donc va pour la proposition qui va bien pour ce public, quand bien même notre projet se voulait tourné vers la jeunesse. On a beau se dire qu’en noyant l’information, on la rend moins percutante et donc le plus souvent invisible même pour la cible que l’on a voulu toucher par cet ultime ajout. Mais c’est plus fort que nous ! Au PS, quoi qu’on en dise, le fond l’emporte tellement sur la forme que le fond devient invisible. Invisible comme l’a été notre campagne, malgré tous nos efforts, aux yeux d’une majorité de Viroflaysiens.
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