L’OEUVRE DE DIEU, LA PART DU DIABLE (John Irving) : La plume et la machette

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loeuvrededieulapartdudiableOn entre dans certaines œuvres avec une facilité, une douceur, une fluidité, qui rappelle fort justement celle d’un couteau dans une motte de beurre ayant passé deux heures au soleil. Et puis, à l’inverse, il y a celles où l’on rentre à grands coups de machettes pour se frayer un chemin au milieu de pages dans lesquelles il n’est pas facile d’avancer. John Irving fait incontestablement partie des auteurs qui ne vous laisse pas glisser sur son écriture comme un pingouin sur la banquise. L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable en est une nouvelle preuve. Mais une bien jolie preuve.

L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable est un avant un roman de personnages. Ceux de romans ne sont pas de ceux qu’on a l’habitude de croiser. Les premiers chapitres s’efforcent de nous les présenter de manière assez précise et il est vrai que le lecteur est alors quelque peu décontenancé. Quel chemin va-t-on bien pouvoir faire avec ces protagonistes ? L’interrogation est certes quelque peu inquiète, mais aussi pleine de promesses, car il s’agit bien d’une vraie question. Nul ne peut deviner à l’avance où l’auteur à l’intention de nous emmener.

Je mentirai si je disais que ce chemin littéraire est au final le plus inoubliable que j’ai eu l’occasion de parcourir. Mais L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable fait tout de même partie de ces romans assez uniques pour être inoubliables. Cela ne les exonère pas de faiblesses. Ce roman en possède quelques unes notamment un dénouement qui n’a pas la forcé que l’on aurait espérer. Mais reste la plume d’un grand auteur qui nous ne facilite pas toujours la tâche, mais récompense nos efforts pas un style unique et une histoire qui ne l’est pas moins.

LA DESIRADE (René Exbrayat) : Tétralogie bien conclue

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ladesiradeAvec La Désirade s’achève la tétralogie les Bonheurs Courts de René Exbrayat. Une tétralogie qui avait démarré sur les chapeaux de roue avant deux tomes beaucoup plus moyens. Mais c’est la marque des grands auteurs de savoir conclure en beauté. Bon après, reste à savoir si René Exbrayat est un grand auteur. En tout cas, avec ce roman, il conclut son long récit avec talent, à défaut de génie.

Si on commence par le négatif, on peut regretter que la Désirade tourne le dos défintivement à ce qui avait fait tout le charme de la Lumière du Matin, le premier volet de la tétralogie. En effet, ce dernier mêlait de manière très dynamique la destinée des personnages avec les grands événements du 19ème siècle. Ce mélange a peu à peu disparu pour laisser place à un récit beaucoup plus classique, pas forcément inintéressant mais qui perdait là sa réelle plus-value. Dans ce dernier volet, l’aspect historique est devenu totalement anecdotique et c’est bien dommage.

Mais en apportant du sang neuf et nous présentant une nouvelle génération de cette longue saga familiale, la Désirade parvient à relancer le récit avant de le conclure. Cela provoque un vrai regain d’intérêt car les nouveaux arrivants sont beaucoup plus réussis que la génération qui a précédé. Certes, le dénouement est un poil décevant, nous emmenant dans des bons sentiments quelque peu prévisibles, mais on reste quand même globalement sur une note positive pour achever cette tétralogie.

NICE BAIE D’AISANCE (Serge Livrozet) : Poulpe humain

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nicebaiedaisanceLes Jeux Olympiques ayant touché à leur fin, il est temps de reprendre le cours de mes activités normales. Et parmi elles, nourrir un peu ce blog que j’ai délaissé depuis deux semaines. Surtout que cela fait quelque temps déjà que j’ai fini Nice Baie d’Aisance, un nouvel épisode des aventures du Poulpe. L’auteur est cette fois Serge Livrozet, un écrivain engagé ayant participé au lancement du journal Libération. Il apporte une vision assez personnelle sur ce personnage qui n’appartient à personne.

Nice Baie d’Aisance met l’accent sur les émotions du détective aux longs bras (d’où son surnom). Il est moins cynique, moins drôle peut-être du coup, mais plus touchant, plus attachant, plus humain. L’intrigue policière constitue plus un prétexte qu’autre chose pour mettre en lumière les pensées et les sentiments du Poulpe. Cela ne donne pas un récit passionnant, mais un récit que l’on a beaucoup de plaisir à lire quand on apprécie déjà par ailleurs cet univers.

De plus, Nice Baie d’Aisance est plutôt bien écrit. Les Poulpe sont souvent écrits par des auteurs venus du journalisme. Ici, on sent un style plus littéraire et, pour tout dire, nettement plus agréable que d’habitude. Cela renforce la singularité de cet épisode plaisant et réussi. Moins axé sur l’humour, moins exotique, mais plus subtil et qui laisse plus de place à l’humain.

CAVE CANEM (Danila Comastri Montanari) : Ave Publius

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cavecanemDans la série Grands Détectives de 10/18, direction cette fois-ci la Rome antique pour faire la connaissance du Sénateur Publius Aurélius Statius. Cave Canem est un roman publié en 1993 (2004 en France) et qui constitue le 3ème de la série. Un personnage que je ne connaissais pas, mais que je suis heureux d’avoir croisé. Non que la rencontre ait été inoubliable, mais m’a fait passer un bon moment de distraction littéraire.

Comme toujours, ce genre de roman présente un double intérêt. Les amateurs d’histoire apprécieront cette découverte de la haute société romaine du 1er siècle. Cave Canem propose même un glossaire des mots latins qui parsèment le récit, des personnages historiques et des lieux. On est donc au bord de la volonté pédagogique, mais sans pour autant que cela alourdisse le récit. Ceux qui voudront zapper cet aspect du roman le pourront sans problème, même si le sens de quelques termes ici ou là leur échappera.

Cave Canem nous propose également une intrigue « policière » qui constitue le cœur du récit. La forme rappelle Agatha Christie. Danila Comastri Montanari n’a cependant pas tout à fait le même talent. Sa plume est cependant agréable et légère. La principale limite réside dans la galerie des personnages. Elle est sympathique, mais aurait mérité d’être peuplé de figures plus marquantes. Au final, la lecture est facile, agréable et distrayante, ce qui constituent de qualités plutôt appréciables.

MAIGRET ET LE CLOCHARD (George Simenon) : Maigret un peu maigre

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maigretetleclochardCa faisait un petit moment que je ne m’étais pas lancé dans la lecture d’un roman de Simenon. Il est des bonnes habitudes qu’il ne faut jamais perdre trop longtemps. Surtout que son œuvre est assez pléthorique pour n’être pas près d’arriver au bout de si tôt. Cette fois si mon choix s’est porté sur Maigret et le Clochard, publié en 1963. Un Maigret classique, mais moins convaincant que d’habitude.

L’avantage d’un roman de Simenon est que, comme il est extrêmement court, même si on n’est pas emballé, cela passe très vite. Comme tous ses romans, Maigret le Clochard est construit autour de deux grands axes. Tout d’abord, un portrait de la société et surtout des individus qui la composent. Simenon nous plonge généralement plutôt dans le monde de la petite bourgeoisie. Ici, on descend quelques barreaux de l’échelle sociale… même si… Bon, je me tais, sinon je vais dévoiler des éléments importants de l’intrigue. Cette partie est plutôt réussi, même si on a connu plus passionnant.

Là où le bât blesse, c’est au niveau de l’intrigue policière en elle-même. Le célèbre commissaire à la pipe fera preuve de sa faculté à décrypter les profondeur de l’âme de ses contemporains, mais cette fois on n’est pas franchement convaincu par son argumentation. Le dénouement de Maigret et le Clochard laisse quelque peu circonspect. D’ailleurs, il semblerait que Simenon lui-même ne soit pas totalement convaincu puisque… Ah non, j’ai promis de ne rien dévoiler. Bon comme quoi, même les plus grands peuvent avoir de légers moments de faiblesse car cela reste globalement merveilleusement bien écrit.

LE COMPLOT DES MATERESE (Robert Ludlum) : Réchauffer n’est pas jouer

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lecomplotdesmatereseTous les cuisiniers le savent, les mêmes ingrédients peuvent aboutir à des plats n’ayant pas du tout la même saveur. Surtout quand ils sont réchauffés. Les écrivains aussi peuvent être victime de ce phénomène. Robert Ludlum avait signé en 1979 (une grande année!) le Cercle Bleu des Materèse, un roman passionnant dont je vous ai parlé récemment. Il a remis le couvert 18 ans plus tard avec le Complot des Materèse. Mais cette fois, il a sans doute oublié quelques épices dans sa recette.

Le Complot des Materèse nous propose en effet un récit qui n’arrive jamais à vraiment nous passionner. Forcément, une grande partie du mystère a disparu et il faut avouer qu’il constituait une bonne partie de l’intérêt du premier volet. Mais il n’y a pas que ça. Les nouveaux personnages sont en effet totalement transparents et on ne retrouve absolument pas le charme que pouvait avoir le duo d’espions américano-soviétique, contraints de collaborer, de l’épisode précédent. Bref, on s’ennuie assez ferme pour arriver à un dénouement qui ne nous fait à peine lever un sourcil.

Le Complot des Materèse bénéficie du style efficace, à défaut d’être brillant, de Robert Ludlum. Ce n’est évidemment pas suffisant pour donner un réel intérêt à ce roman qui apparaît totalement superflu. La bibliographie du père de Jason Bourne ne compte pas que des chefs d’œuvre, loin de là, mais ce roman figure vraiment en queue de peloton.

LE TRONE DE FER, L’INTEGRALE, TOME 3 (George R.R. Martin) : Plaisir complet

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letronedeferintegrale3Les éditeurs français d’heroic fantasy sont des petits malins. Histoire de gagner un peu plus d’argent, ils ont la fâcheuse habitude de découper les romans étrangers en plusieurs tomes au moment de la traduction. Du coup, au lieu d’acheter un seul livre, vous pouvez être amené à en acheter jusqu’à quatre. C’est le cas notamment pour le Trône de Fer. Ainsi le tome 3 de l’édition originale correspond aux tomes 6, 7, 8 et 9 de l’édition française… rien que ça ! Heureusement, lorsqu’on le lit sous la forme « d’intégrale », on retrouve l’organisation du récit d’origine. Et c’est fort appréciable.

J’avais souvent reproché aux tomes précédents de faire un peu le yoyo entre certains plus intenses et d’autres plus faibles. Je comprends mieux pourquoi désormais. En effet, le Trône de Fer l’Intégrale, tome 3, forme bien une œuvre cohérente avec un début et une fin et une logique dans la progression. Un découpage en 4 supprimerait cette logique. Il s’agit donc de ma plongée la plus enthousiasmante dans cet univers, la plongée la plus totale en tout cas. Evidemment, cet enthousiasme est également soutenu par la présence de passages mémorables, notamment ces fameuses Noces Pourpres que tous les amateurs de cette saga connaissent. J’avoue avoir rarement refermé un livre dans un tel état de stupéfaction, combien même j’avais été largement spoilé.

Cependant, Le Trône de Fer l’Intégrale, tome 3 n’échappe pas au reproche que je formule depuis le début. Si l’imagination de George R.R. Martin est foisonnante, si l’univers qu’il a crée est fascinant, si la richesse des intrigues et des personnages est stupéfiante, sa plume est quand même assez confuse. C’est même pour tout dire assez souvent mal écrit et il faut parfois s’accrocher pour comprendre ce qui se passe réellement. Déjà parce que c’est complexe, mais aussi du fait d’une certaine lourdeur de l’écriture qui manque franchement de simplicité parfois. L’emprise sur le lecteur reste néanmoins incroyablement forte. Qu’est ce que cela aurait été avec un style d’un autre acabit ?

HITCHCOCK PRESENTE : HISTOIRES TROUBLANTES : Pour l’anecdote

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histoirestroublantesAimant particulièrement la littérature de gare, qui sous ma plume ne constitue pas un terme péjoratif, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de me plonger dans un des classiques du genre, les recueils de nouvelles policières sous l’égide d’Alfred Hitchcock. Des ouvrages aux titres décrivant toujours l’ambiance générale des récits qui nous sont proposés. Voici donc Histoires Troublantes, qui regroupe 15 nouvelles pour autant d’auteurs différents.

Forcément, un tel recueil est inégal. Surtout que les récits sont classés par ordre alphabétique selon le nom de leur auteur. On passe donc de l’une à l’autre sans logique particulière. Les récits font de 6 à 70 pages et ont en commun un meurtre à un moment donné. Pour le reste, les angles sont divers, même si cela reste quand même toujours très classique. C’est d’ailleurs sans doute là la limite d’Histoires Troublantes, un manque d’une réelle originalité avec au moins un récit sortant vraiment de l’ordinaire.

En fait, les récits les plus courts sont souvent les meilleurs. Ils se concentrent sur une idée parfois surprenante ou amusante, bref sur l’essentiel. Aucune plume ne participant à Histoires Troublantes n’était de premier ordre, quand les pages s’accumulent, c’est généralement au détriment de l’intensité de l’intrigue, qui se trouve diluée et perd du coup un peu de son intérêt. Globalement, ce recueil est un ton en dessous des autres que j’ai pu lire de la série. Cela reste distrayant, mais très anecdotique.

LES AVENTURIERS DE LA MER, TOME 1 : LE VAISSEAU MAGIQUE (Robin Hobb) : Embarquement pour un nouveau voyage

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levaisseaumagiqueQuand on crée un univers et qu’il débouche sur un beau succès littéraire, comme celui qu’a connu l’Assassin Royal de Robin Hobb, on a envie de s’y attarder et de continuer à le faire vivre avec de nouvelles histoires. Il n’est donc pas étonnant de voir naître les Aventuriers de la Mer, dont le Vaisseau Magique est le premier volet. Certes, pour l’instant le lien entre les deux sagas reste invisible, mais il paraît que ça finira par changer.

On retrouve toutes les qualités des récits de Robin Hobb. Tout d’abord une galerie de personnages convaincantes, où il n’y a jamais clairement les gentils et les méchants. Certes, notre sympathie se concentre sur certains d’entre eux, mais rien n’est jamais tout à fait ou tout à fait noir. Une fois qu’on a fait connaissance avec eux, la perspective de faire un bon bout de chemin au-delà de le Vaisseau Magique avec eux est assez agréable.

Mais le Vaisseau Magique est aussi révélateur des travers dans lesquels tombe parfois Robin Hobb. En effet, le récit n’est pas toujours limpide. On passe une bonne partie du roman à ne pas bien saisir les enjeux qui sous-tendent les agissements des personnages. Evidemment, le fait que l’on doit assimiler beaucoup d’informations en peu de temps rend l’exercice difficile, mais tout de même la plume n’est pas toujours légère. Mais tout de même assez pour vouloir poursuivre le voyage.

LES SOLEILS DE L’AUTOMNE (Charles Exbrayat) : Le chemin presque retrouvé

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lessoleilsdelautomneCes derniers temps, je revisite l’histoire du 19ème siècle à travers mes lectures. Grâce aux Rougon-Macquart d’Emile Zola, mais aussi à travers la tétralogie les Bonheurs Courts, signée Charles Exbrayat, dont Les Soleils de l’Automne est le troisième volet. Après un premier épisode enthousiasmant et un deuxième décevant, ce troisième fait la synthèse des deux en étant quelque peu mitigé. En attendant une apothéose, espérons-le.

Les Soleils de l’Automne renoue quelque peu ce qui faisait le charme de La Lumière du Matin, à savoir un mélange entre la petite et la grande histoire, quand le Chemin Perdu avait sombré dans le mélo pur et pas toujours intéressant. Mais on ne retrouve pas l’énergie et la vivacité du premier épisode. Charles Exbrayat semble vouloir renouer avec un projet initial qu’il avait perdu de vue, sans pour autant savoir tout à fait comment faire. Il faut dire que les personnages ont depuis perdu quelque peu en épaisseur et c’est assez compliqué de leur en offrir à nouveau.

Il n’en demeure pas moins que les Soleils de l’Automne reste merveilleusement bien écrit. Le style est léger et on avance dans ce roman sans aucune difficulté. Le récit est toujours limpide et la large part laisser aux dialogues le rend aussi particulièrement vivant. On s’attaquera donc sans crainte au quatrième et dernier volet. Peut-être ne retrouvera-t-ton jamais l’enthousiasme des premières pages, mais la plume de Charles Exbarayat est un compagnon de voyage assez agréable pour ne pas regretter d’avoir fait un bout de route ensemble.