Les Jeux Olympiques de 2012 organisés à Londres avait relancé le débat sur l’aspect très aristocratique de la société anglaise, puisqu’une majorité des athlètes britanniques médaillés étaient issus des classes sociales supérieures, celles qui ont accès aux meilleures universités. Si vous avez un doute sur cet état de fait, je vous invite à aller voir The Riot Club, qui vous montrera à quel point cette fracture est bien réelle. Vous montrera, à défaut de vous convaincre notamment.
The Riot Club désigne un club très fermé d’étudiants d’Oxford qui se destinent à jouir de la vie et de ses plaisirs jusqu’à l’excès. Le club des joyeux fêtards version aristocratique, mais surtout version extrême. Je ne vais pas révéler comment l’intrigue évolue, mais je dirai simplement qu’elle nous mène vers une situation presque trop grosse pour être crédible. Ou du moins, trop anecdotique et ponctuelle pour nous permettre d’appréhender un phénomène qui traverserait une société tout entière. Le film pose bien beaucoup de bonnes questions sur la reproduction sociale, le mépris entre classes ou l’impunité dont jouissent certains, mais le propos ne va finalement pas très loin.
The Riot Club sonne donc comme un pamphlet pas très argumenté. De plus, sur la forme, il est marqué par une scène centrale qui occupe un bon tiers du film et qui finit par être un peu pénible. Certes, elle va crescendo, mais elle a fini par lasser avant d’atteindre son apogée. On a beau être tout de même un peu choqué par les événements, on ne l’est pas assez pour réveiller totalement l’intérêt que l’on pourrait porter à ce film défouloir, mais qui manque de fond.
LA NOTE : 10,5/20
Fiche technique :
Production : Blueprint pictures
Distribution : Paramount pictures
Réalisation : Lone Scherfig
Scénario : Laura Wade, d’après sa pièce de théâtre Posh
Le cinéma argentin a désormais droit à un accès régulier aux écrans français. Et on ne peut que s’en réjouir, car les films proposés sont le plus souvent de qualité, même si aucun n’a pour l’instant égalé Dans Tes Yeux, qui a lancé le mouvement. Voici donc cette fois-ci, les Nouveaux Sauvages, un film à sketchs à l’humour méchamment drôle, ou bien à la méchanceté drôlement humoristique, comme l’on veut. Un beau succès critique, même si je serai un peu plus réservé que la moyenne.
Evidemment, comme tout film à sketchs, les Nouveaux Sauvages n’échappe pas à une certaine inégalité. De mon point de vue, deux d’entre eux se détachent nettement, les autres étant sympas sans plus. Mais tous, même les meilleurs, souffrent d’une longueur toujours quelque peu excessive. Cela finit toujours par affaiblir la dynamique qui se crée autour de l’idée, souvent très bonne, de départ. Du coup, on sourit plus que l’on rit aux éclats et on est parfois en train de trépigner en attendant le sketchs suivants, ayant la sensation que Damian Szifron a déjà fait le tour de son idée.
Les Nouveaux Sauvages permet une nouvelle fois de constater que le cinéma argentin possède une richesse en comédiens de qualité que l’on ne soupçonnait pas. Evidemment, Ricardo Darin est une nouvelle fois de la partie. Personnellement, j’ai eu un faible pour Erica Rivas qui interprète une mariée que vous n’êtes pas prêts d’oublier. Son apparition constitue un bouquet final, pour un feu d’artifice qui m’aura quand même globalement laissé quelque peu sur ma faim.
Depuis que Miyazaki a gagné ses galons de vrai cinéaste, nous voyons régulièrement sur nos grands écrans des films d’animation venus du Japon qui ne sont pas forcément estampillés « film pour enfants ». Nouvel exemple avec Souvenirs de Marnie, une fable nostalgique et mélancolique. Un beau film, soutenu par un scénario solide, mais qui manque peut-être un peu de contenu.
Bon bah voilà tout est dit… On peut tout de même ajouter que Souvenirs de Marnie reprendre les éléments typiques de la plupart des films d’animation japonais. L’héroïne est une jeune fille à l’aube de l’adolescence, l’histoire est parcourue d’éléments de fantastique, il nous transporte dans un Japon rural qui semble quelque peu figé dans un passé qui n’existe plus. Bref, il n’y a aucune surprise à ce niveau là. De même pour le style graphique, élégant, mais largement déjà vu.
Souvenirs de Marnie se distingue tout de même par une intrigue remarquablement bien écrite avec de vraies surprises. L’histoire se révèle peu à peu avant une explication finale que l’on peut voir venir, mais qui a plus de chance de vous prendre au dépourvu. Dommage simplement qu’elle soit un peu diluée, en particulier dans sa première partie. Il n’y avait pas tout à fait de de quoi en faire un long métrage et cela se voit. Heureusement, la fin est nettement plus intense et nous faire ressortir sur une bonne impression.
LA NOTE : 12,5/20
Fiche technique :
Production : Studio Ghibli, Toho Company, Dentsu, Mitsubishi Motors Corporation, NTV
Distribution : The Walt Disney Company France
Réalisation : Hiromasa Yonebayashi
Scénario : Keiko Niwa, Masashi Ando, Hiromasa Yonebayashi, d’après le roman de Joan G. Robinson
Il y a les êtres humains. Les mecs normaux, parfois quand même plus beaux ou charmants que la moyenne. Les drôles, les gentils, les grands, les petits. Et puis, il y a la classe incarné. Enfin, je devrais plutôt dire « les classes incarnés », car il y a plusieurs mâles sur cette terre qui correspondent à cette définition. Mais ils sont évidemment peu nombreux. Et au sein de cette caste particulièrement fermée figure Viggo Mortensen. Dans Loin des Hommes, il parle même français avec un accent qui le rend définitivement irrésistible. Même si le film l’est un peu moins.
Mon introduction ne doit pas faire oublier Reda Kateb. Une autre forme de classe, de charisme et de talent. Une gueule, mais surtout un formidable acteur. Voir les deux rassemblé dans un même film vaut déjà à lui seul le coup de payer une place de cinéma. Tout sépare les deux acteurs, si ce n’est un immense talent. Tout sépare les deux personnages, si ce n’est une terre… l’Algérie. Le film nous propose d’ailleurs de superbes décors majestueux. Certes, ils se situent en vérité dans l’Atlas marocain, mais Loin des Hommes reste quand même intimement lié aux lieux où il nous transporte.
Loin des Hommes est librement inspiré d’une nouvelle d’Albert Camus. On y retrouve la nostalgie qui parcours les acteurs d’une société qui se délite, la douleur d’une fracture qui a toujours existé mais qui se transforme tout à coup en déchirure inéluctable. Cette ambiance, parfaitement incarnée par les deux acteurs, représente un aspect particulièrement réussi. Dommage qu’elle serve de décor à une intrigue à proprement parler qui n’est au fond pas si passionnante que ça. Du coup, on n’arrive pas tout à fait à s’enthousiasmer totalement pour ce néanmoins très beau film.
LA NOTE : 13/20
Fiche technique :
Réalisation : David Oelhoffen
Scénario : David Oelhoffen, d’après la nouvelle L’Hôte d’Albert Camus
Se baser sur un fait divers pour signer un scénario est devenu une habitude de plus en plus répandue dans le cinéma hexagonal. J’avoue avoir rarement été convaincu par le résultat. Peut-être que pour signer un vrai bon film, il fallait un fait divers hors du commun. L’affaire Guy Georges n’est pas qu’une simple affaire parmi d’autre. Si elle a fait la une des journaux c’est qu’elle a fait rentrer dans notre réalité nationale la figure du serial killer sadique, que l’on croyait réservé aux polars américains. Mais l’Affaire SK1 n’a rien d’un polar américain.
Si on doit jouer au jeu des comparaisons, c’est plutôt à la série Engrenages que l’Affaire SK1 fait penser. En effet, plus qu’une simple enquête, avec son lot d’indices et de fausses pistes, le film nous fait découvrir les conditions de travail des policiers, les rivalités entre services, l’impact sur leur vie personnelle. Mais le propos ne s’arrête pas là. Il brosse un portrait similaire des avocats de la défense, nous parle aussi un peu du tueur et de ses victimes. Bref, l’affaire est traitée sur tous ses aspects, vue par tous les points de vue.
Cela donne à l’Affaire SK1 une vraie richesse. Mais à l’inverse, à vouloir parler de tout, le film ne va jamais tout à fait au bout des sujets. La multiplicité des thématiques nous empêche de jamais prendre un moment de recul sur l’une d’entre elle pour vraiment l’appréhender dans toute sa complexité. Seul le personnage interprété par Raphaël Personnaz est vraiment fouillé, alors que Nathalie Baye n’a pas le temps d’exploiter totalement le potentiel du sien. Cependant, le film est à la fois solide, intéressant, sans temps mort et jamais ennuyeux. Bref, c’est ce qu’on appelle un bon film.
LA NOTE : 13,5/20
Fiche technique :
Production : Labyrinthe Films
Distribution : SND
Réalisation : Frédéric Tellier
Scénario : Frédéric Tellier, David Oelhoffen, d’après une histoire vraie
A Most Violent Year était le premier film très attendu de 2015. Ou bien le dernier film très attendu de 2014 puisque ce film est sorti précisément le 31 décembre 2014. Enfin tout ceci ne constitue pas un débat très intéressant, comparé à une discussion concernant les qualités de ce film. Il est incontestable qu’il n’en manque pas. Mais il est aussi incontestable qui lui en manque au moins une. Au final le résultat est convaincant, mais relativement froid.
A Most Violent Year est un film brillant à tout point de vue. La réalisation est portée par un travail esthétique particulièrement léché. La direction d’acteur est impeccable et met parfaitement en valeur un casting solide. Enfin le scénario est remarquablement bien construit et inverse avec bonheur beaucoup des codes du film de gangster. On lui reprochera peut-être un léger manque de rythme, qui nous laisse certes le temps d’admirer les belles images de J.C. Chandor , mais empêche quelque peu la tension narrative d’arriver à son maximum.
Mais au final, A Most Violent Year manque surtout d’une chose…. L’émotion. A force de frôler une perfection très académique, J.C. Chandor nous livre un film assez lisse, dans lequel on a bien du mal à vraiment rentrer. On reste totalement en dehors de l’histoire que l’on suit avec grand intérêt, mais un intérêt qui vient de la raison, rarement du cœur. Le plus embêtant, c’est que cela empêche le spectateur de ressentir une vraie empathie pour les personnages. On est donc souvent admiratif, mais jamais totalement enthousiasmé.
LA NOTE : 14/20
Fiche technique :
Production : Before the Door Pictures, Washington Square Films, FilmNation Entertainment, Participant Media, Imagenation Abu Dhabi FZ
L’Amérique profonde semble constituer une source d’inspiration toujours renouvelée. Surtout quand il s’agit de nous offrir des films noirs. Nouvel exemple avec Cold In July, qui ne présente pas pour seul intérêt d’offrir un premier rôle au cinéma à Michael C. Hall, qui a donné vie à Dexter Morgan à la télévision. Même si ce film n’est pas non plus inoubliable.
Cold in July est un polar noir assez classique. Le personnage central est un monsieur tout le monde plongé malgré lui dans un tourbillon de sang et de violence. Le scénario nous offre quelques fausses pistes, si bien qu’à la moitié du film, on ne sait toujours pas trop quel est vraiment le nœud principal de l’histoire. La première partie est donc particulièrement prometteuse et on prend un vrai plaisir à avancer ainsi à tâtons dans cette intrigue. C’est avec une vraie impatience que l’on attend de savoir vraiment où tout cela va nous mener…
Bon personnellement, j’ai été un peu déçu de la réponse. C’est vrai que c’est inattendu, mais je n’ai pas trouvé ça non plus hyper intéressant. Certes, l’histoire est assez bien construite et menée pour que Cold in July reste plaisant à suivre. Mais je n’ai pas pu me détacher d’un léger sentiment de déception. Et comme ni la performance de Michael C. Hall, ni la réalisation de Jim Mickle ne sort vraiment de l’ordinaire, j’en suis ressorti sans m’être ennuyé, mais sans être vraiment marqué par ce à quoi j’avais assisté.
LA NOTE: 11,5/20
Fiche technique :
Production : Bullet Pictures, Backup Media, Paradise city
Réalisation : Jim Mickle
Scénario : Jim Mickle, Nick Damici
Montage : John Paul Horstmann, Jim Mickle
Photo : Ryan Samul
Décors : Russell Barnes, Daniel R. Kersting
Distribution : The Jokers / Le Pacte
Musique : Jeff Grace
Costumes: Liz Vastola
Directeur artistique : Annie Simeone
Autres infos : d’après l’oeuvre de Joe R. Lansdale
La richesse est une qualité que j’apprécie particulièrement pour juger de la qualité d’un scénario. Il est évidemment de très bons films ne traitant que d’un seul sujet, mais si plusieurs sont traités en parallèle avec le même bonheur, c’est encore mieux. Cependant, évidemment, il y a le risque que les sujets se télescopent et se brouillent ainsi mutuellement. La richesse se transforme alors quelque peu en bouilli. C’est un peu le cas avec Mon Amie Victoria.
Le personnage principal de Mon Amie Victoria est victime de beaucoup de choses. Elle est noire, elle est orpheline, elle est pauvre, elle n’a pas un caractère très combatif et elle n’a pas toujours le hasard avec elle. Cela fait beaucoup pour une petite fille puis pour une jeune femme. Le petit malaise que j’ai ressenti devant ce film est que Jean-Paul Cyverac a toujours l’air de plus ou moins suggérer que c’est quand même surtout du racisme dont est victime. Or, j’ai quand même passé une bonne partie du film avec l’envie de crier « mais secoue-toi un peu !!!! », ce qui a considérablement limité ma capacité d’empathie envers le personnage.
Au final, Mon Amie Victoria est un film sans conclusion. Je n’ai pas tout compris où tout cela était censé nous mener. Le propos ne prend jamais de hauteur et est largement parsemé de clichés. La figure de la famille gauche-caviar à la bonne conscience souvent contre-productive est trop caricaturale pour être vraiment intéressante. Au final, le film poste incontestablement de très bonnes questions, s’attaque à des sujets très pertinents, mais livre des réponses trop partielles pour être vraiment convaincantes.
LA NOTE : 9/20
Fiche technique :
Réalisation : Jean-Paul Civeyrac
Scénario : Jean-Paul Civeyrac, d’après le roman de Doris Lessing
Montage : Louise Narboni
Photographie : David Chambille
Producteur : Philippe Martin Coproducteur : Olivier et Jacques-Henri Bronckart
2014 n’aura pas été la plus grande année cinématographique qui soit. Peu de très grands films, mais cela ne l’empêche pas de nous avoir offert de très bons moments de cinéma. Mon classement comportera donc beaucoup de coups de cœur, dont les qualités artistiques pures n’auraient pas du leur permettre d’être si bien placées, mais faute de concurrence, ils bénéficient de mon enthousiasme totalement subjectif.
De mon point de vue, la première place du film de Xavier Dolan ne souffre aucune contestation. Il est de loin le plus le plus marquant de cette année, aussi bien sur la forme et sur le fond. Un vrai choc porté par un duo de comédiens éblouissant. Anne Dorval et Antoine Olivier Pilon ont offert les deux performances les plus impressionnantes de cette année.
2014 reste une bonne année pour le cinéma francophone avec trois films classés. Même si, pour moi, il est paradoxal que le cinéma français batte son record d’audience dans le monde grâce au Lucy de Luc Besson à qui je décernerai volontiers le titre de plus mauvais film de l’année. C’est assez inexplicable tant ce film est lourdingue et ridicule.
Et si on ne doit réduire 2014 qu’à une seule scène, je choisirais les dernières minute de Whiplash. La preuve qu’un film imparfait peut prendre soudainement une toute autre dimension en offrant un pur moment de grâce cinématographique.
1-MOMMY
Un film qui vous prend aux tripes et les sert très fort. La plus grosse vague d’émotion brute de 2014 qui secoue le spectateur comme rarement, grâce notamment à la performance hallucinante des deux acteurs principaux.
2-GONE GIRL
Un film assez classique dans sa réalisation, mais de très loin le meilleur scénario de l’année. Un polar qui offre de vraies surprises et des personnages beaucoup plus étonnants et intéressants que ce que les premières minutes laissent penser.
3-12 YEARS A SLAVE
Récompensé par plusieurs Oscars, donc celui du meilleur film, 12 Years A Slave nous fait mesurer toute l’horreur de la condition d’esclave, sans jamais tomber dans une surenchère visuelle. Un film parfois dur, mais instructif et porté par une histoire passionnante.
4-NEW YORK MELODY
Une anti-comédie romantique qui nous enchante par la musique qui la traverse. Un film au scénario parfaitement écrit, mais aussi un vrai film sur le processus de création artistique.
5-LA FAMILLE BELIER
Bon, certains se demanderont ce que fait ce film si haut dans le classement. Un film léger, mais un film enthousiasmant et beaucoup plus riche et intelligent ce qu’il paraît. Un film qui nous ferait presque aimer Sardou, c’est dire !
6-INTERSTELLAR
Encore un grand film signé Christopher Nolan. Artistiquement parlant, c’est peut-être ce qui s’est fait de mieux cette année. Le tout accompagné d’un scénario encore une fois formidablement bien écrit, arrivant à allier complexité et clarté. Dommage qu’un manque de rythme vienne quelque peu gâcher le plaisir.
7-DEUX JOURS, UNE NUIT
De très loin le film des frères Dardenne que j’ai le plus aimé. Une histoire très forte, remarquablement portée par Marion Cotillard dans un rôle qui lui vaut encore une fois d’être nominée aux Oscars dans un film européen, exploit dont on ne mesure pas assez la portée dans son propre pays. Le tout est mis en image avec beaucoup de sobriété qui fait à la fois la force et la faiblesse d’un film qui ne comporte par exemple aucune musique.
8-LES GARDIENS DE LA GALAXIE
Marvel s’autoparodie et cela donne un résultat particulièrement savoureux. Humour et aventures sont au rendez-vous pour le film à grand spectacle le plus réussi de l’année.
9-BOYHOOD
Un film tourné sur une dizaine d’années avec les mêmes acteurs que l’on voit grandir et vieillir. Une très belle histoire surtout, pleine d’émotion et d’humanité. Le film présente un intérêt qui va bien au-delà de la simple originalité de l’idée de base.
10-LE VENT SE LEVE
L’ultime film de la carrière d’Hayao Miyazaki n’est peut-être pas son plus réussi. Mais un grand film assurément !
11-WHIPLASH
Troisième film « musical » de ce classement. Un film qui swingue et effraye par moments. Un film fort sur la souffrance de l’apprentissage quand on vise la perfection. Un film imparfait mais qui offre une fin absolument extraordinaire.
12-MALEFIQUE
Une réussite que je n’attendais pas avec une Angelina Jolie extraordinaire. Un film qui est loin d’être aussi enfantin qu’il en a l’air et qui revisite avec bonheur un des mythes Disney.
Il ne faut pas que le souffle retombe. Il y aura un avant et un après. Espérons que les choses ne seront plus jamais les mêmes après ça… Voilà le genre de commentaires que l’on aura pu entendre après les manifestations du week-end dernier et cet incroyable moment de communion nationale. Le genre de commentaires qui vont bien, mais auxquels on a bien de la peine à donner un sens précis et une traduction pragmatique. Qu’est ce qui doit changer ? Qui doit changer ? Dans quelle mesure ? Comment cela doit-il se concrétiser ?
Il n’y aura pas vraiment d’après. Rien ne sera profondément bouleversé, rien ne sera fondamentalement différent, les changements seront ténus. Je ne doute pas, par exemple, que l’abstention sera moins abyssale que prévu aux élections départementales du mois de mars, mais cela ne changera pas grand chose au résultat et si l’élection de conseillers départementaux modifiaient vraiment le cours du monde, cela se saurait. Les gens seront déçus, forcément. Une déception qui finira bientôt par transparaître dans les discours, que ce soit dans les médias ou au café du commerce. Les hommes politiques n’ont pas été à la hauteur, la société française n’a pas été à la hauteur, les autres n’ont pas été à la hauteur, mais personne pour dire qu’il n’a pas été lui-même à la hauteur évidemment.
Il n’est pas question pour moi de me lancer dans la rédaction d’un texte cynique. J’espère que ceux qui me lisent de temps à autre savent bien que ce n’est certainement pas mon genre. Simplement, les déséquilibres géopolitiques et les fractures spécifiques à la société française ne vont pas se résorber du jour au lendemain, surtout que si quelqu’un avait la moindre idée de comment y arriver en ne serait-ce qu’une décennie, j’ose espérer qu’il l’aurait clamé haut et fort.
Pas de cynisme, mais peut-être quand même un peu de découragement face à ce monde qui m’inquiète de plus en plus. Comment on est-on arrivé là ? Et pas simplement à cet attentat ignoble, mais à l’état plus général de notre planète. Le premier événement marquant auquel ma génération a assisté est la chute du Mur de Berlin. La fin de l’histoire pour certains… A l’époque au moins, la fin d’un monde coupé en deux. Ensuite, je me rappelle avoir pleuré devant ma télévision, en assistant en direct à la poignée de main entre Yasser Arafat et Yitzakh Rabin. Cette décennie a vu le monde prendre, à Rio, les mesures efficaces pour sauver la couche d’ozone, grâce à une coordination à l’échelle mondiale. A cette époque, toute la France regardait en prime time les Inconnus parodier la vie de Jésus et toute la France se marrait dans une bonne humeur partagée et bon enfant.
Puis Yitzhak Rabin est mort assassiné. Le 11 septembre a poussé certains à parler de choc des civilisations. Le protocole de Kyoto s’est enlisé. Jusqu’à Charlie…. Peu à peu, une espérance collective en des lendemains meilleurs a laissé place à une immense angoisse. Le monde paraît aujourd’hui terriblement anxiogène, même pour ceux qui semblent à l’abri du besoin. La tension semble au plus haut un peu partout. L’obscurantisme fleurit et couvre de son ombre une partie de plus importante de la société. Les liens entre les humains se délitent de manière inexorable. Et lorsqu’ils se resserrent, c’est généralement face à un ennemi à abattre.
Mais le tout n’est pas de constater tout cela, mais de se demander pourquoi. Et là, j’avoue faire face à une abîme de perplexité. Je ne sais pas, je ne comprends pas. Evidemment, chaque événement pris isolément a son explication, son contexte, son histoire. Mais le tout semble porté par une vague sous-jacente prête à tout emporter, y compris ceux qui essayent tant bien que mal de ramer à contre sens. Mon impuissance à saisir les raisons profondes de tout ça et de là mon incapacité à agir me met en colère.
Peut-être qu’au fond que cette colère nouvelle est la meilleure nouvelle qui soit. Peut-être que nous avions peu à peu perdu notre capacité à nous indigner. A nous indigner vraiment. Les forces qui me font peur aujourd’hui ont sans doute toujours été présentes. C’est sans doute notre capacité à les repousser qui s’est étiolée. Pas forcément de beaucoup, mais suffisamment pour briser un équilibre fragile. Peut-être qu’au fond à force de lutter contre l’intolérance, nous sommes devenus tolérants à des choses qui hier nous révoltait.
Pourquoi ne sommes-nous pas descendus dans la rue après la tuerie perpétrée par Mohammed Merah ? Je ne crois pas qu’il y ait là la moindre forme d’antisémitisme. Tout simplement, la mort, aussi tragique soit-elle, d’inconnus n’arrivera pas à nous toucher autant que la mort de gens qui font partie de notre vie, de notre quotidien. Beaucoup de gens de mon âge ont souligné qu’ils ont connu Cabu en regardant le Récré A2. Avec lui est mort une partie de nous-mêmes, de nos souvenirs. Face à l’horreur anonyme, nous avons su au contraire développer un mécanisme de détachement pour ne pas être emporté par le flot d’horreurs qui se déversent sur nous dès que l’on regarde les infos. On ne peut pas vivre en étant bouleversé tous les jours par tous les drames du monde. Mais n’est-on pas collectivement devenus trop passifs et résignés ?
Au cours de ces derniers jours, j’ai été marqué par quelques détails qui m’inquiètent. Voir autant de monde rassemblé m’a forcément fait penser au 1er mai 2002, quelques jours du deuxième tour de l’élection présidentielle entre Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. Les mêmes rues avaient été envahies par une foule peut-être pas aussi considérable, mais presque. Aujourd’hui, la présence ou non du Front National parmi les invités au rassemblement de dimanche fait débat, y compris au sein de ceux qui s’étaient alors levés contre lui, il y a moins de 13 ans. On peut refaire l’histoire, critiquer les uns ou les autres pour les mots exacts employés, mais rien que le fait qu’on en fasse un objet de discussion et de polémique, montre le chemin parcouru depuis. Et certainement pas dans le bon sens.
Comment a-t-on pu oublier Brahim Bouarram, mort noyé le 1er 1995 après avoir eu le malheur de croiser le cortège du Front National ? Si l’union nationale se fait contre quelque chose, alors elle ne vaut pas mieux que ce qu’elle combat. L’union nationale doit se faire atour de quelque chose, de valeurs à défendre au-delà de toutes nos autres différences. Comment en est-on arrivé à ce degré d’indifférence vis-à-vis du FN pour concevoir ne serait-ce qu’une seconde que l’on puisse se rassembler autour de quoique ce soit avec lui ? N’est-on pas en train d’adopter ce replis, cette solidarité d’assiégé qui guident justement ceux que l’on dit vouloir combattre ? Et surtout, pourquoi faut-il attendre désormais l’horreur absolue pour envahir la rue, quand avant un simple discours haineux parvenait à mobiliser à ce point ceux qui le refusait il y a encore peu de temps ?
Je ne veux pas déjà jouer à 35 ans, mais j’ai de plus en plus l’impression qu’une partie de la génération qui s’est construite dans ce monde de plus en plus inquiétant l’accepte comme il est. Qu’elle confond respect des différences avec la construction d’une société de plus en plus atomisée. Qu’elle ne hiérarchise plus les idées. Qu’elle fait la confusion entre l’esprit critique et la construction de raisonnements volontairement biaisés au service d’une idéologie. Peut-être est-ce là uniquement de la nostalgie mal placée et qu’à l’adolescence, une bonne partie de ma génération aurait ri devant Dieudonné. Nous avons eu la chance de rire à ce moment de notre vie devant Elie et Dieudonné, à une époque où être noir et juif pouvait être encore avant tout un prétexte pour en rire.
Le « vivre ensemble » a été au centre de beaucoup de discours. C’est vrai que peut-être tout part de ça au final. Que sans aller jusqu’à résoudre les grands problèmes géopolitiques ou sociaux, nous pouvons tous individuellement nous demander comment contribuer à une société où on aurait pas besoin d’institutionnaliser la fête des voisins pour à nouveau se parler. Mon père me racontait que quand il était petit, le soir dans le village près de Toulouse dont est originaire ma famille, on s’asseyait sur des bancs et on parlait. Et puis, un jour la télévision est arrivée et le soir chacun a fini par s’enfermer chez soi. J’ai parfois l’impression que nous revivons une pareille évolution à une autre échelle sans doute.
Je sais bien qu’il ne suffit pas de « se parler » pour résoudre tous les problèmes. Mais bordel de merde pourquoi y a-t-il aujourd’hui tant de problèmes qui, il y a encore si peu de temps, n’en était pas ? Vous l’aurez compris, je n’ai pas aujourd’hui de réponses à ces questions et je ne trouve personne qui m’en donne. Je me dis parfois que cela serait peut-être mieux d’oublier tout ça et de construire mon bonheur au sein de mon cercle de proches. Mais en tant que militant politique, j’ai évidemment envie d’autre chose, de contribuer à répondre à toutes ces questions, à toutes ces angoisses. Je ne sais pas si j’y consacrerai toute ma vie, mais au moins est-ce une quête qui vaut bien d’y consacrer son existence.
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