STARPLEX (Robert J. Sawyer) : Le charme des différences culturelles

starplex

starplexLa rencontre de l’humanité avec des races extra-terrestres est un des sujets les plus classiques de la science-fiction. C’est aussi le cas pour Starplex, un roman de Robert J. Sawyer. L’avantage de ce genre de récit est qu’il permet à l’auteur de laisser libre court à son imagination. Alors même sans être original, ce livre nous permet de passer un bon moment, non dénué de surprises.

En 2096, les quatre races intelligences connues de la Voie Lactée se sont organisées au sein du « Commonwealth », à savoir les Ebis, les Waldahuds, les humains et… les dauphins. Keith Lansing dirige le Starplex, un vaisseau spatial dont la mission est d’établir un lien avec des races encore inconnus. Mais la cohabitation entre les différentes races, aux mœurs et philosophie très diverses, n’est pas toujours facile. Aussi bien au sein du vaisseau qu’au sein du Commonwealth.

Starplex est donc réellement de la pure science-fiction et ne séduira guère en dehors des amateurs du genre. Pourtant, le grand intérêt de ce roman n’est pas tant les vaisseaux, les batailles spatiales ou les voyages hyperspatiaux. Le vrai ressort de l’intrigue, et ce qui fait son intérêt, ce sont les tensions permanentes liées aux différences culturelles entre les différents protagonistes de cette histoire. On aurait donc pu l’imaginer dans un contexte totalement humain. Dans un contexte de science-fiction, l’auteur a pu évidemment s’affranchir de toutes contraintes de vraisemblance et s’en donner à cœur-joie. Ceci constitue une vraie réussite et donne beaucoup de plaisir au lecteur.

Heureusement, car à côté de ça, les autres aspects de ce roman sont nettement plus moyens. Oh jamais rien de catastrophique, mais pas de petite flamme. Les passages plus tournés vers l’action se laissent lire, mais on a déjà vu mieux ailleurs. C’est vraiment dans ces moments là où Starplex ne brille pas particulièrement par son originalité. Le roman fait également une petite place aux « paradoxes temporels », là encore un grand classique de science-fiction, traité ici avec clarté (ce qui est loin d’être toujours le cas dans beaucoup d’autres œuvres du même genre), mais sans réel génie.

La plume de Robert J. Sawyer n’a non plus rien d’inoubliable. On pourra lui reconnaître une grand fluidité, une clarté indéniable, mais on n’est pas non plus devant de la très grande littérature. L’écriture est ici vraiment un support, non un outil d’expression en lui-même. Ce n’est pas forcément ce que l’on demande à une telle œuvre, mais tout cela contribue à faire de Starplex un sympathique divertissement sans grande envergure.

Starplex est donc un roman dont la trame est réussie, mais qui n’a pas été assez étoffée. Il lui manque cette part de rêve que doit inspirer toute œuvre de science-fiction, qui par définition, peut nous faire voyager loin et sans entraves. L’imagination de Robert J. Sawyer apparaît ici comme trop bridée pour vraiment nous enthousiasmer. L’auteur semble s’être contenté de nous servir une histoire qui ne pouvait que fonctionner par son classicisme, mais qui se condamne à ne pas être inoubliable. Mais encore une fois, ça se laisse lire avec plaisir quand même.

Pour les fans de science-fiction uniquement donc.

L’OPEN-SPACE M’A TUER (Alexandre Des Isnards et Thomas Zuber) : Un tabou levé avec humour…noir

lopenspacematuer

lopenspacematuerManagement, consulting, engineering, webdesigning, marketing, start-up… et bien sûr open-space, autant d’anglicismes devenus des tics de langage pour certains. Ce sont aussi des mots synonymes de gros salaires et de cadres dynamiques qui s’éclatent dans leurs jobs. Bref, des mots qui font rêver et qui représentent un idéal de réussite, qui permet d’avoir une Rolex des l’âge de 28 ans. Mais si tout cela n’était qu’illusion ?

L’Open-space m’a Tuer n’est pas un roman, il n’y a ni histoire, ni synopsis. Il s’agit plutôt d’un recueil de témoignages et d’anecdotes, toutes véridiques a priori. Le livre est décomposé en plusieurs dizaines de courts chapitres, chacun illustrant un aspect de la vie des salariés des sociétés de la finance, du conseil ou du marketing. Bref, les sociétés où tout le monde est cadre et où on trouve formidable de travailler dans un open-space.

L’Open-space m’a Tuer parle de souffrance, d’humiliation et d’insatisfaction. Les vagues de suicide chez Renault puis France Telecom nous a montré que le titre de ce livre n’est en rien qu’une figure de style. Même si personne ne va ici aussi loin, on sent bien parfois que l’on n’en est pas très loin. Le propos est donc particulièrement pertinent et dévoile un des plus grands tabous de notre société. Si l’exploitation ouvrière est un thème maintes et maintes fois abordés, la souffrance des cadres l’est nettement moins. Prends ton salaire et tais-toi !

On peut rapprocher l’Open-Space m’a Tuer du film Violence des Echanges en Milieu Tempéré ou bien 99 Francs. Mais en choisissant de ne pas romancer leur propos, les auteurs n’ont fait que renforcer la force de la démonstration. Pourtant, il ne s’agit pas du tout d’un essai, il n’y a pas d’argumentation à proprement dite. Mais une somme de témoignages qui parlent d’eux-mêmes. Après, on peut reprocher un manque de recul et de mise en perspective, mais cela aurait rendu la démarche totalement différente.

L’Open-Space m’a Tuer est réellement agréable à lire. Les auteurs manient un humour grinçant et noir qui met en relief l’hypocrisie destructrice qui règne dans ce milieu. Leur plume nous fait souvent sourire, mais un sourire crispé par l’horreur des situations qu’ils décrivent. Comme je l’ai dit, il n’y a jamais mort d’homme, mais tous qui ont vécu une telle situation savent comment le même stress répété au quotidien peut avoir des conséquences terribles.

L’Open-Space m’a Tuer a aussi la bonne idée d’être très court. Cela évite au propos de tourner en rond et de n’avoir choisi que des anecdotes valant le coup d’être racontées. Tout cela contribue au plaisir que l’on à lire ce livre vraiment remarquable par son fond, mais aussi par sa forme. Un message n’a pas besoin d’être long et compliqué pour être pertinent et percutant. Ce livre ne rate donc pas sa cible !

Un livre à mettre entre tous les mains, qui balayera quelques idées préconçues et qui pourrait même vous faire aimer votre boulot…

CARBONE MODIFIE (Richard Morgan) : Excellent mélange des genres

carbonemodifie

carbonemodifieVaincre la mort est un fantasme de l’humanité depuis l’aube des temps. Bon, j’aurais pu faire encore plus bateau comme introduction, mais je n’ai pas trouvé comment. Bref, il n’en reste pas moins que cela est au cœur de bien des récits et bien des œuvres. C’est également au centre de Carbone Modifié, un excellent roman de science-fiction, faisant partie des dizaines de romans abandonnés sur le trottoir par mes anciens voisins d’en face et que j’ai gentiment recueillis.

Au 26ème siècle, l’humanité maîtrise la numérisation de la conscience. Vous pouvez donc être téléchargé dans un nouveau corps si jamais le précédent est endommagé. Mais évidemment, faut-il encore avoir les moyens de payer. C’est dans cet univers que Takeshi Kovacs, ancien membre des troupes d’élite, est envoyé sur Terre pour mener une enquête sur un mystérieux suicide, dont évidemment la victime est revenue. Mais très vite, il va comprendre que ceci n’est que la partie émergée d’un dangereux iceberg.

Carbone Modifié est à la fois de la pure science-fiction et un pur roman noir. Les amateurs de l’un de ces deux genres pourront donc y trouver leur bonheur, à la condition, évidemment, de ne pas être allergique à l’autre. Les aspects anticipation et polar se complètent et s’enrichissent à merveille, et c’est ce qui fait la force de livre, vraiment excellent. Publié en 2002, ses droits d’adaptation cinématographique auraient été achetés par Joel Silver, le producteur de Matrix ou Piège de Cristal. Si je n’ai pour l’instant eu l’écho d’aucun projet en préparation, ceci ne m’étonne guère car il y’a là un vrai potentiel.

Carbone Modifié, c’est d’abord une histoire très solide. Richard Morgan ne se contente pas du tout de nous décrire le futur issu de son imagination. Il sert simplement de toile de fond à une vraie intrigue riche en rebondissements, intense et surtout passionnante. D’ailleurs, l’histoire commence sans trop de préambules et, si on n’est jamais vraiment perdu, on met un peu de temps à recoller tous les morceaux et à resituer le contexte. Cela est fait avec beaucoup d’habileté et sert surtout à aiguiser la curiosité du lecteur, non à le décourager.

Le personnage de Takeshi Kovacs pourrait être interprété au cinéma pas un Viggo Mortensen dirigé par David Cronenberg. Un dur, un vrai, que chacun pense pouvoir mater avant de le regretter amèrement. Raconté la première personne, Carbone Modifié permet de vraiment faire connaissance avec cette figure singulière, fréquente dans le monde du roman noir, un peu moins dans celui de la science-fiction. Mais encore une fois, ce mélange des genres constitue une réelle réussite.

Le style de Richard Morgan n’a rien d’extraordinaire, même si c’est un peu difficile de juger à partir de la traduction. Cependant, s’il ne s’agit pas de grande littérature d’un point de vue formel, Carbone Modifié se dévore, car la force de l’intrigue compense largement l’écriture plutôt quelconque. Les descriptions sont peu nombreuses, au contraire des dialogues et de quelques scènes d’action. C’est l’histoire que la reine de ce roman et rien ne vient la ralentir et gâcher notre plaisir.

Carbone Modifié est donc un excellent roman sur un thème classique, mais traité avec un talent et une originalité bien supérieure à la moyenne.

AVANCE RAPIDE (Michael Marshall Smith) : Le livre aux deux visages

avancerapide

avancerapideQuelques fois, des auteurs nous offrent deux histoire en une. Un récit qui semble avancer sur un chemin tout tracé prend soudain un virage brusque pour changer du tout au tout. Quand cela se produit, on peut aboutir à deux situations : soit ce tournant est un divine surprise, soit tout part en sucette (Chupa Chups ou Pierrot Gourmand selon les cas) et l’auteur se montre manifestement incapable de contrôler le chambardement qu’il a provoqué. Avance Rapide de Michael Marshall Smith se situe un peu entre les deux.

Dans un futur plus ou moins éloigné, la Grande-Bretagne sera recouvert à 70% par une gigantesque cité, composée de quartiers plus ou moins autonomes et exotiques, que leurs habitants n’ont le plus souvent jamais quittés. Mais ce n’est pas le cas de Stark, détective privé, à qui on demande de retrouver un haut fonctionnaire visiblement kidnappé. Une mission comme une autre à première vue. Mais au final, rien ne va vraiment se passer comme prévu.

Avance Rapide est donc de la science-fiction pure et dure…. Pendant au moins une bonne moitié du bouquin. Après, il serait dommage de révéler quoique ce soit. On qualifiera simplement la seconde partie de quelque peu ésotérique. Malheureusement, à mon sens, la première partie est beaucoup plus réussie que la première.

Avance Rapide commence un peu comme du K.Dick mais avec nettement plus d’humour et de second degré. Raconté à la première personne, le récit bénéficie de l’esprit et de l’humour du principal protagoniste qui sert donc également de narrateur. On s’y attache donc très fortement et cela contribue largement au plaisir que l’on a à parcourir le livre. Mais c’est aussi le monde décrit qui donne son charme au récit. Le découpage par quartiers aux caractéristiques toutes différentes permet à Michael Marshall Smith de donner libre court à son imagination qui est assez débridée et remarquable. Bref, on se dit qu’on est vraiment parti pour un excellent moment de science-fiction.

Puis, le récit change du tout au tout. Et là, la réussite est un peu moins au rendez-vous. L’intrigue devient quelque peu confuse, le style perd de sa maîtrise. Privée de sa cohérence, l’histoire passionne du coup beaucoup moins. Ne pas savoir où l’auteur veut nous mener est parfois une qualité qui fait les grands livres, mais quand on n’a l’impression que l’auteur lui-même ne sait pas trop où il va, c’est nettement plus embêtant. Du coup, on s’agace un peu, trépignant d’envie que l’intrigue reprenne le fil qu’elle suivait en son début. Mais cela n’arrive jamais et le dénouement est malheureusement à l’image de la seconde partie.

Avance Rapide était le premier livre de Michael Marshall Smith. Les qualités dans le style et l’imagination sont indéniables et prometteuses. Le manque de maîtrise qui gâche un peu tout devrait disparaître avec la maturité. J’essayerai de me procurer d’autres ouvrages de cet auteur pour juger si ma prédiction s’est réalisée. Je l’espère vivement car encore une fois la première partie de ce livre est vraiment formidable, ce qui contribue d’ailleurs sûrement largement sur le regard sans doute injustement critique que l’on porte sur la seconde.

Avance Rapide est donc à conseiller aux vrais amateurs de science-fiction, comme un objet de curiosité. Les autres pourront s’en doute se tourner vers d’autres ouvrages de cet auteur en priorité.  

LES CHOUANS (Balzac) : Balzac avant Balzac

leschouans

leschouansMême les grands hommes ont été jeunes, Honoré de Balzac également. Lorsqu’il commence à écrire, il veut devenir le Walter Scott (l’auteur d’Ivanhoé) français. Il espère y parvenir en publiant, à tout juste 30 ans, Les Chouans. Il est alors loin de se douter qu’il deviendra l’auteur d’une des plus grandes entreprises littéraires jamais entreprises, celle de la Comédie Humaine.

En 1799, alors que Napoléon s’apprête à prendre le pouvoir, les troubles reprennent en Vendée et en Bretagne, malgré la mort de Charrette trois ans plutôt. Les royalistes et les catholiques ne désespèrent de rétablir l’ancienne monarchie de droit divin. A leur tête, un nouveau leader, surnommé Le Gars. Pour l’arrêter, Fouché, ministre de la police, recrute une jeune femme aux origines douteuses qui se rend en Bretagne en se faisant passer pour l’héritière de la Madame de Verneuil. Si la rencontre des deux personnages aura bien lieu, et de manière fortuite, le jeu de séduction prend un tournant inattendu. Les deux ennemis tombent éperdument amoureux l’un de l’autre.

Si Les Chouans peut paraître un sympathique roman d’aventures-amour, il faut bien replacer le livre dans son contexte historique. Balzac situe son intrigue au cœur d’évènements dont les échos résonnaient encore à l’époque. Un peu comme lorsque l’on parle de la Guerre d’Algérie aujourd’hui. Bref, le fond n’est pas si léger qu’il n’y paraît et l’auteur avait faire preuve pour le coup d’une vraie audace littéraire.

Cependant, il est vrai que près de deux siècles plus tard, ces considérations tiennent plutôt de l’anecdote et n’influent guère sur la perception, et le plaisir, que l’on peut avoir en parcourant Les Chouans. C’est écrit comme du Balzac, autant dire avec une plume un tantinet habile (c’est un euphémisme), mais encore emplit d’un enthousiasme qui accompagne la jeunesse ! Bah oui, à 30 ans, on n’est encore très jeune, non mais ! On savourera en particulier des dialogues magnifiques à l’écrit, mais totalement improbables. Les lires à haute voix nous permet de très vite de nous rendre compte qu’aucun humain normalement constitué, même en 1799, n’aurait prononcé de telles paroles dans le feu de l’action.

Mais franchement, ça n’a strictement aucune importance. La magnificence de l’écriture se suffit à elle-même. Les Chouans sont encore emplis d’une grande naïveté, qui disparaîtra chez Balzac avec la maturité, mais le génie littéraire est lui déjà là. On sent bien sa volonté de recréer le charme des romans d’aventures anglo-saxons. Il n’a pas encore le style et le ton qui feront son succès. Du coup, même si ce roman fut ensuite intégré dans la Comédie Humaine, il est un peu à part dans la carrière de Balzac.

Les Chouans n’est donc pas le meilleur roman d’aventures de l’histoire, ni l’œuvre la plus magistrale de Balzac. Mais il n’en reste pas moins un grand et vrai moment de littérature, somme toute assez léger et divertissant, avec de l’action, des rebondissements et de la passion, le tout avec un style et une exaltation romantique qui n’appartient qu’au XIXème siècle. Les amateurs de Balzac apprécieront forcément, mais aussi certains dont le cœur penche plus vers Alexandre Dumas.

Les Chouans sont donc peut-être une œuvre de jeunesse, avec les défauts qui vont avec, mais il y’en a certains chez qui le génie est précoce. Balzac est de ceux-là.

L’ASSOMMOIR (Emile Zola) : Amour, misère et beauté

lassommoir

lassommoirLa saga des Rougon-Macquart nous plonge successivement dans toutes les strates de la société française du Second Empire. Après les salons de Napoléons III dans Son Excellence Eugène Rougon, elle nous plonge au cœur de la condition ouvrière avec l’Assommoir. Un portrait sombre et pessimiste qui constitue un des chefs d’œuvre d’Emile Zola.

Gervaise est abandonnée par son amant, Lantier, qui une fois son héritage consommé, l’a laissé avec leurs deux enfants. Elle finit par céder aux avance de Coupeau, un zingueur sobre et attentionné. Ils se marient malgré l’hostilité de la famille de l’ouvrier. Leur dur labeur leur permet de mettre assez d’argent de côté pour que Gervaise ouvre sa propre boutique. Mais un jour, Coupeau frôle la mort dans un accident. Il en ressortira meurtri dans sa chair et dans son âme. Des blessures dont il est facile de chercher la guérison dans l’alcool.

Sorti en 1877, l’Assommoir avait fait scandale. Certains l’accusaient d’indécence, trouvant obscène cette description très crue de la misère et des mœurs des couches les plus humbles de la population parisienne. D’autres lui reprocheront de noircir et caricaturer la classe ouvrière. Mais voilà, quand on est attaqué par la gauche et la droite pour des raisons diamétralement opposées, c’est qu’on n’est pas loin d’avoir raison. Zola a surtout voulu avant tout décrire à quel point la meilleure volonté de s’en sortir peut être broyée par un environnement et une société qui n’attendent que votre chute.

Tout cela n’a pas empêché l’Assommoir d’être un des romans de la série ayant connu un grand succès commercial à sa sortie. Il faut dire que c’est également un de ceux dont la force dramatique est la plus fulgurante. La démarche « naturaliste » de Zola a parfois tendance à noyer son récit dans ses tableaux, passionnants certes, mais dont le but est avant tout descriptif. Ici, c’est le destin de Gervaise qui emplit chaque page de ce livre, même lorsque Zola nous offre ses panoramas qui font sa marque de fabrique. Plus qu’une société ou un milieu social, l’Assommoir nous décrit un personnage. Et j’aurais envie de dire des personnages.

Comme souvent dans les Rougon-Macquart, ce livre compte une multitude de protagonistes, représentant chacun d’eux un archétype du fait de son caractère ou de sa situation sociale. Mais encore un fois, ici, c’est avant tout l’humain qui domine. Les personnages ont une âme avant d’avoir un intérêt narratif ou historique. Ceci nous fait d’autant mieux plonger dans le cœur du récit et donc du milieu que Zola nous cherche à faire partager le sort. L’Assommoir prend donc tout sa place dans cette vaste œuvre et n’atteint pas moins le but fixé par son auteur, bien au contraire.

Certaines pages de l’Assommoir sont parmi les plus belles de la littérature française. Si on peut parfois trouver les œuvres de Zola un peu lourde dans leur fond, la forme est elle sublime. Il forme avec Hugo et Balzac, un trio de plumes qui aura marqué à jamais son siècle et la littérature tout entière. Bien sûr, le style est un peu daté, l’époque romantique connaissant ici ses dernières heures, mais reste tout de même d’une force inégalée, d’une puissance de chaque instant, où chaque mot est un marteau qui vient frapper avec force l’enclume de l’imagination… Ok, n’est pas Emile Zola qui veut, alors j’arrête ici les métaphores. Chacun son métier.

L’Assommoir est donc une pièce magnifique dans ce grand puzzle des Rougon-Macquart. Mais même hors de son contexte, il reste avant un grand roman plein de drame et de passion, porté par une des plus belle plume que notre littérature n’ait jamais connu.

UN BONHEUR INSOUTENABLE (Ira Levin) : Le bonheur n’est pas pour demain

unbonheurinsoutenable

unbonheurinsoutenableLa description d’un futur déshumanisé, où la personnalité des individus est niée, sous prétexte de préserver l’ordre et la paix, est un classique de la littérature de science-fiction. 1984 ou le Meilleur des Mondes en sont les exemples les plus connus. Mais nombreux sont les auteurs qui ont voulu dénoncer ce vers quoi pourrait nous mener les dérives de notre société actuelle. Un bonheur Insoutenable, de Ira Levin, délivre un tel message. Et certainement pas le plus mauvais !

Li RM35M4419 tient de son grand-père ce qui apparaît alors comme une excentricité, un surnom : Copeau. Mais son aïeul a connu un autre temps. Celui d’avant Uni, le grand ordinateur qui a uni l’humanité et qu’il a lui-même contribué à construire. Un cerveau électronique qui délivre à chaque humain, toutes les 4 semaines, sa dose d’hormones l’empêchant de tomber « malade ». Et qui, surtout, autorise ou non chacun ses moindres faits et gestes.

Ira Levin est surtout célèbre pour deux romans adaptés au cinéma : Rosmary’s baby et Ces Garçons qui venaient du Brésil. Mais Un Bonheur Insoutenable est aussi une œuvre qui vaut le détour. Comme je l’ai déjà évoqué, le sujet est vraiment classique, mais ce livre est néanmoins très agréable. En effet, il est tout sauf monotone. Ce roman est divisé en plusieurs grandes parties qui nous plongent chacun dans des ambiances très différentes, même si elles forment un seul et même récit.

Ecrit au début des années 70, Un Bonheur Insoutenable nous présente un futur très proche du notre en termes de technologie, même s’il nous plonge près de 200 ans dans le futur. Du coup, on n’a pas forcément l’impression de vraiment lire de la science-fiction et les allergiques pourront également apprécier ce livre. Il s’agit plutôt d’une fable qui pourrait presque être contemporaine.

Mais Un Bonheur Insoutenable repose surtout sur une très bonne intrigue, très bien construite et qui surtout captive le lecteur. Son caractère « contemporain » la rend aussi très facile à suivre. On s’immerge très facilement dans le monde décrit par se roman, ce qui renforce son impact. Ce dernier est à la fois proche du notre et monstrueux. Alors on peut facilement imaginer le basculement de l’un à l’autre, ce qui n’est guère rassurant.

Mais l’intérêt de l’histoire ne repose pas du tout uniquement sur l’aspect anticipation et dénonciation des dérives qui nous menacent. On s’attache aux personnages et on les suit dans leurs péripéties avec un intérêt de tous les instants. Les rebondissements sont nombreux et généralement inattendus. Bref, au-delà du contexte, c’est aussi l’intrigue à proprement parler qui contribue à la réussite de Un Bonheur Insoutenable.

Le style de Ira Levin contribue lui aussi largement à la clarté du récit. Il ne s’appesantit jamais dans de longues et fastidieuses descriptions. Il nous imprègne du monde qu’il a imaginé surtout au travers de l’action et des dialogues, ce qui rend ce roman très vivant. Un Bonheur Insoutenable se lit vraiment tout seul.

Un Bonheur Insoutenable ne constitue peut-être pas un chef d’œuvre de la science-fiction, mais un œuvre solide et agréable qui séduire un bien plus large public que ce qu’on l’aurait pu penser à première vue.

LE MYSTERE DE CALLANDER SQUARE (Anne Perry) : Le charme s’est évaporé

lemysteredecalladersquare

lemysteredecalladersquareAprès un pilote réussi, il est toujours difficile de confirmer les espoirs que l’on a suscité. Cela est évidemment vrai à la télévision. Mais ça peut l’être aussi dans votre bibliothèque. Le Mystère de Callander Square est le second épisode des aventures de l’Inspecteur Pitt et de sa femme Charlotte, qui possède une faculté impressionnante à aller fouiner derrière le dos de son mari. Malheureusement, beaucoup d’éléments qui faisaient le charme de L’Etrangleur de Cater Street, le premier volet de la série, manquent cette fois-ci à l’appel.

Deux cadavres de nourrissons sont retrouvés dans un jardin d’un quartier huppé de Londres. Pour la bourgeoisie locale, il doit s’agir d’une domestique s’étant débarrassée d’enfants indésirés. Bref, pas de quoi fouetter un chat persan. Elle va donc vite être quelque peu exaspérée par la présence de l’Inspecteur Pitt qui va venir fouiner dans les petites histoires pas toujours très avouables de tous ces braves gens.

Une Anglaise qui écrit des romans policiers au charme victorien, ça ne vous rappelle rien ? Anne Perry se situe dans la droite parenté d’Agatha Christie. Les Britanniques forment un peuple de traditions et ce style littéraire fait incontestablement partie de leur héritage culturel. Il n’y a donc aucune surprise à ce niveau là dans Le Mystère de Callander Square. Les fans apprécieront donc.

L’Etrangleur de Cater Street était un roman véritablement charmant par le jeu de séduction entre l’Inspecteur Pitt et Charlotte, aux caractères très dissemblables. Désormais, ils sont mariés, leurs sentiments assumés, le ressort est donc épuisé… Mais il manque cruellement car c’est lui qui provoquait l’affection envers les protagonistes et apportait une touche d’humour délicieuse. Bref, il faisait la personnalité du tome précédent. Le Mystère de Callander Square en manque quelque peu.

Le principal intérêt de le Mystère de Callander Square réside dans la description de la haute société britannique de la fin du XIXème siècle. Et surtout de son hypocrisie ! Cependant, le filon est mal exploité car le lien avec l’enquête ne se fait qu’à moitié. Le livre manque en fait considérablement de suspense. Ce n’est pas tant que l’on sache d’avance qui est le coupable, c’est juste que l’on ne soupçonne personne. Bien sûr des perches sont tendues pour faire le lien entre les petits secrets de chacun et les meurtres… sauf que l’on n’y croit pas une seule seconde. Contrairement à un Agatha Christie, les protagonistes ne nous apparaissent pas successivement comme des coupables en puissance.

Du coup, tout ce qui nous ai raconté tient de l’anecdotique. Bien sûr à la fin, l’Inspecteur Pitt trouvera qui est à l’origine de tout ça, mais ça n’a presque rien à voir avec tout ce qui a été raconté avant. On se dit « ah tiens, c’est lui… ». Et pour tout vous dire, on s’en tamponne un peu le coquillard. Mon dieu, ce que je peux être grossier ! C’est dommage car le style d’Anne Perry est léger et agréable. A ce niveau-là au moins, elle peut soutenir la comparaison avec sa glorieuse prédécesseur.

Je lirai assurément le troisième volet de la série, malgré la grosse déception que constitue le Mystère de Callender Square. Peut-être sera-t-il celui du rebond !

PORT TROPIQUE (Barry Gifford) : Oui et ?

porttropique

porttropiqueIl arrive fréquemment que face à une œuvre, généralement un livre ou un film, on rencontre le phénomène du « oui et ? ». Vous ne venez pas de passer un mauvais moment, ce que vous venez de voir ou lire n’était pas désagréable, pas mauvais, pas bâclé. Mais voilà, vous restez désespérément indifférent, comme si tout était fini avant même d’avoir commencé. C’est exactement ce qui s’est passé avec Port Tropique, un polar de Barry Gifford.

Dans un pays d’Amérique Centrale imaginaire, en proie à la Révolution, Franz Hall est un écrivain Américain qui prétend écrire une biographie de Benjamin Franklin. Mais à ses heures perdues, il fait également le coursier pour des contrebandiers locaux. Mais l’avancée des rebelles va finir par le mettre dans une position délicate vis-à-vis de ses employeurs.

J’ai bien eu du mal à écrire ce court synopsis. Car Port Tropique possède plus un fil rouge qu’une réelle trame narrative. Le but principal de roman est de nous décrire un personnage, plus que de lui faire vivre des aventures palpitantes. Bien sûr, il est quelque peu hors du commun, mais pas tant que ça. Là est une des principales limites de ce livre.

Port Tropique tient d’ailleurs plus de la longue nouvelle que du roman. S’il s’étale sur 180 pages, c’est surtout qu’il est présenté de manière originale, en cours chapitres, aucun ne dépassant trois pages et certains ne faisait que quatre ou cinq lignes. Autant dire qu’il y’a presque autant de blanc que d’écriture de ce roman. C’est sans doute une volonté de l’auteur, mais pour quiconque payera pour ce livre (ce n’était pas mon cas, heureusement), cela pourra être un peu frustrant et un tantinet agaçant.

Si ce roman n’est donc pas inoubliable, il se lit trop vite pour qu’on lui en veuille. C’est presque plus un objet de curiosité qu’un vrai moment de littérature, comme une nouvelle dans un magazine. Ca peut occuper une après-midi à la plage et ça change de Gala ou Voici. Je suis un peu vache, car la plume de Barry Gifford est plutôt agréable, et vraiment littéraire pour le coup. Et on pourra tout de même apprécier cette description d’un petit monde où les Occidentaux viennent cherche soleil, aventures et dépaysement. On aurait pu facilement situer ce roman à Cuba, au moment de la chute de Batista. L’auteur a préféré inventer un lieu imaginaire pour se donner toute liberté, ce dont il fait pleinement usage

Port Tropique n’est même pas frustrant. Le récit a une certaine cohérence, on ne s’attend pas vraiment à plus. Il n’est ni trop court, ni trop long, on a juste un peu de mal à comprendre ce que l’auteur a vraiment cherché à faire passer. L’histoire est plutôt bien raconté, elle se termine bien par une chute, mais on se dit qu’au fond, on en ignorerait tout que ça ne changerait pas grand chose à notre existence. Si tant est qu’un polar puisse changer quoique ce soit à une existence, mais ceci est un autre débat…

Bref, Port Tropique, c’est un peu comme le steack frites de la cantine. Ca nourrit, ce n’est pas désagréable en bouche, mais on ne lui prête pas une grande attention. Aussitôt avalé, aussitôt oublié.

LES ENFANTS DE L’ATLANTIDE, TOME 4 : LA TERRE DES MORTS (Bernard Simonay) : Voyage dans un futur qui craint

lesenfantsdelatlantide4

lesenfantsdelatlantide4Ecrire un récit cohérent en 4 tomes, dont chaque partie est réellement différente des autres, était un vrai défi que Bernard Simonay a parfaitement relevé avec les Enfants de l’Atlantide. Personne, après une centaine de pages du Prince Déchu, premier volet de la saga, ne peut imager là où l’auteur finira par l’emmener. Voyage dans l’espace et dans le temps, cette histoire est très agréable à suivre. Si La Terre des Morts, 4ème et dernier (pour l’instant ?) tome, n’est pas le meilleur, il reste surprenant et très plaisant.

Astyan et ses compagnons ont accosté de l’autre côté de l’Océan. Il finit par découvrir l’ancien repaire des Géants, responsables de la chute de l’Atlantide et de la disparition des Titans. Il y découvre surtout un moyen de rejoindre Thanata, la Terre des Morts, un monde parallèle où les autres demi-dieux ont été emprisonnés. Un monde qui ressemble étrangement au nôtre, mais a été ravagé par de terribles cataclysmes.

Bon, je vais tuer un peu le suspense, mais Thanata n’est autre que la Terre dans 200 ans, dévastée par la guerre et la pollution. La Terre des Morts ne nous propose donc pas un voyage dans l’espace, comme le pensent les personnages, mais à travers le temps. Une vision très pessimiste de l’avenir, qui concrétise les pires cauchemars qui habitent notre époque. Réchauffement climatique, pluies acides, montées des eaux, holocaustes nucléaires… bref toutes les menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité concrétisées.

La principale limite de la Terre des Morts est la relative naïveté de cette description de l’apocalypse qui nous menacerait. Certes, le message écologique est plein de bonnes intentions, mais Bernard Simonay ne nous épargne rien et intègre à son récit tous les fantasmes qui peuplent les discours des plus extrémistes. Bref, tout cela manque cruellement de subtilité et prête parfois à sourire. Ce livre multiplie également les clins d’œil géopolitiques (conflit israélo-palestinien, terrorisme, relations entre les religions…), malheureusement là encore, on nage parfois en pleine caricature et raccourcis un rien faciles.

Mais La Terre des Morts garde les qualités qui ont fait le succès du reste de la saga et on s’accommode aisément des défauts du récit. Comme je l’ai évoqué plus haut, ce tome ne ressemble pas du tout aux précédents. Il garde pourtant sa cohérence et enrichit encore cette saga vraiment surprenante et qui ne ressemble à aucune autre. Ce 4ème épisode est une nouvelle fois riche en péripéties et jamais l’auteur ne s’appesantit sur de laborieuses descriptions du monde qu’il nous décrit. Cette découverte se fait peu à peu, au gré des aventures d’Astyan et de ses compagnons. Bref, un vrai roman d’aventures porté par le style léger et agréable de Bernard Simonay.

On est donc un peu triste de quitter Astyan et les Titans à la fin du récit. Cependant, ce livre se termine vers une porte ouverte à un cinquième tome, qui verra très certainement le jour. Il ne sera pas évident de rebondir une nouvelle fois et d’emmener le lecteur dans une direction inattendue. Mais Bernard Simonay a pour l’instant toujours réussi à trouver de nouvelles dimensions à explorer, alors on a hâte de savoir ce qu’il peut nous réserver.

La Terre des Morts souffre un peu d’un message naïf un peu trop présent. Mais, personne n’ayant lu les trois premiers tomes ne renoncera à lire ce quatrième épisode. Surtout qu’il constitue tout de même un lecture agréable et distrayante.