LA REGLE DE QUATRE (Ian Caldwell et Dustin Thomason) : Mystères à la bibliothèque

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laregledequatreLes livres sont des objets dont l’aura dépasse largement leur utilité première. Ils ont quelque chose de sacré. Dans de nombreuses histoires, un livre devient un objet de convoitise car le texte qu’il contient recèle des trésors cachés, quand ce n’est pas le sens de l’univers. C’est vrai dans la fiction, mais parfois même dans la réalité, quand on voit, par exemple, la fascination exercée par les Manuscrits de la Mer Morte. La Règle de Quatre, un polar plutôt réussi, se situe dans cette tradition.

A Princeton, deux étudiants, Tom et Paul, travaillent d’arrache-pied sur l’étude du Songe de Poliphile, ou Hypnerotomachia Poliphili de son petit nom latin. Une étude qui tourne vite à la fascination, tant ce livre semble receler de mystères. Des mystères auxquels d’autres avant eux se sont attaqués, notamment le père de Tom, que des rivalités entre professeurs aura entraîné vers la mort. Pardonnera-t-on à ses successeurs d’être si prêt du but ? 

La Règle de Quatre est un polar dont l’intrigue se situe à deux niveaux. D’une part, il y’a la quête des deux étudiants, cherchant à percer les mystères contenus par l’ Hypnerotomachia Poliphili, d’autre part, les évènements que leurs avancées semblent provoquer. On en découvre peu à peu le sens, qui a un lien avec le passé des personnages, en se demandant bien sûr qui est derrière tout cela. Double intrigue, double plaisir.

C’est surtout cette richesse qui donne tout son intérêt à La Règle de Quatre. Car les deux aspects sont traités avec un certain classicisme et sans être par ailleurs exceptionnel. Ce livre est vraiment un tout dont le charme vient de l’articulation entre différents éléments qui forment un puzzle un peu comparable à celui proposé par Hypnerotomachia Poliphili (toute proportion gardée). L’ambiance feutrée d’une grande université américaine, les mystères de la Renaissance italienne, tout cela participe à un certain dépaysement, que vient renforcer un certain ésotérisme.

Ian Cadwell et Dustin Thomason mêle une grande érudition historique (l’ Hypnerotomachia Poliphili existe réellement) avec un sens du mystère et une grande imagination. On se rapproche ainsi un peu du Da Vinci Code. Mais si on doit rapprocher La Règle de Quatre d’un livre plus connu, on s’approche beaucoup plus de la Neuvième Porte, porté à l’écran par Roman Polanski. Il se situe en retrait de ces deux œuvres à la renommé supérieur, mais reste encore une fois une œuvre très agréable à lire.

Bon, je ne sais pas vraiment comment on fait pour écrire à deux, mais en tout cas les deux auteurs nous livrent un style très agréable. A l’image du livre, ce n’est pas non plus exceptionnel, mais largement suffisant pour se laisser lire avec plaisir. La Règle de Quatre laisse une large place au dialogue et garde toujours une plume très vivante. On pourra peut-être reprocher un petit trou d’air après un début très prometteur. Mais heureusement, l’intrigue remonte en puissance rapidement et le dénouement est vif, clair, pas forcément hyper surprenant, mais sûrement pas décevant.

La Règle de Quatre pourra donc séduire tous les amateurs de polar un rien ésotérique. Ian Caldwell et Dustin Thomason ne sont peut-être pas Dan Brown, mais se défendent sur un marché du genre relativement pléthorique.

TOLERANCE ZERO (Patricia Cornwell) : Rupture définitive

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tolerancezeroPatricia Cornwell et son personnage Kay Scarpetta sont devenus emblématiques du polar moderne. Personnellement, j’ai lu les deux premiers volets de la série, Postmortem et Mémoires Mortes, mais je n’avais vraiment pas accroché. J’ai eu l’occasion de me procurer Tolérance Zéro, un roman qui ne fait partie d’aucune série, de la même auteur et je me suis dit, laissons-lui une nouvelle chance. Mais je dois l’annoncer, avant que cela ne fasse la une de Voici, Patricia et moi, c’est définitivement fini.

L’inspecteur Win travaille sous les ordres du procureur Monique Lamont, qui a décidé de briguer le poste de gouverneur du Massachusetts. Comme programme, elle propose la tolérance zéro pour tous les crimes et délits, grâce aux moyens offerts par les analyses ADN. Pour prouver l’efficacité de sa doctrine, elle décide de réexaminer des dossiers vieux de 20 ans. Mais l’inspecteur Win va vite sentir qu’il s’agit de bien plus que de simplement retrouver un coupable.

Tolérance Zéro présente un gros avantage, il est court. En fait, sa brièveté est peut-être en partie responsable du manque d’intérêt présenté par l’intrigue, mais au moins, ça abrège les souffrances du lecteur. Bon, ok, souffrance est sans doute un bien grand mot. Disons simplement, une absence totale de passion et d’enthousiasme.

L’histoire avait pourtant du potentiel. Crimes, sciences et politique auraient pu se mêler dans une intrigue complexe et pleine de surprises. Il n’en est rien et si tous ces éléments se mélangent bien, c’est pour nous offrir une soupe fade et sans aucun piment. Tolérance Zéro semble parfois être le brouillon d’une œuvre plus ambitieuse. Malheureusement, il s’agit bien de sa version définitive. Et on peut vraiment le regretter car les personnages méritaient un autre sort. C’est vraiment étonnant d’une auteur de cette renommée et de ce calibre. Tout le monde a droit à des vacances, même le cerveau de Patricia Cornwell, mais on n’est pas non plus obligé de les publier.

Ce qui sauve aussi, un peu, Tolérance Zéro, c’est le style de Patricia Cornwell qui reste agréable à lire. Là encore, on peut toujours dire que ça aide à faire passer la pilule plus vite. Il n’aurait plus manqué que les pages soient pénibles à parcourir. Non, elles sont juste relativement inintéressantes. Après, reste le débat entre vaut-il mieux du rien bien écrit que du contenu rédigé avec les pieds ? Mais bon, vue la quantité de polars qui sont publiés, on est en droit d’attendre du contenu bien écrit.

Tolérance Zéro laisse donc une impression entre gâchis et foutage de gueule. Soit Patricia Cornwell s’est pris les pieds dans le tapis, soit elle a juste décidé de publier un manuscrit pas terrible, mais dont elle savait qu’il allait bien s’en vendre assez pour gagner quelques sous. On peut bien incriminer son éditeur également, mais je pense qu’une auteur de cette notoriété peut bien passer outre son avis. Bref, un carton jaune à Patricia !

Bon de toute façon, comme je l’ai dit en introduction, je n’accrochais déjà pas trop à la base avec l’univers de Patricia Cornwell. Ce n’est pas ce pâle roman qui va me faire changer d’avis.

BANGKOK TATTOO (John Burdett) : Dans la tête d’un inspecteur Thaïlandais

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bangkoktattooPolar et exotisme sont deux notions qui vont généralement bien ensemble. Sûrement parce que le dépaysement est propice à faire naître le mystère. Bangkok possède qui plus est une réputation sulfureuse, du fait de l’omniprésence de l’industrie du sexe. Bref, un décor parfait pour un roman noir, comme l’est Bangkok Tattoo.

L’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep est un flic à la thaïlandaise. Sa condition de gardien de la paix ne l’empêche nullement de participer activement à la gestion d’un club du quartier chaud de Bangkok, dont les propriétaires sont…sa mère…et son supérieur direct, le colonel Vikorn. Alors quand la prostituée vedette du club est impliquée dans le meurtre d’un agent de la CIA, tous vont être partagés en recherche de la vérité et protection de leurs intérêts personnels.

Bangkok Tattoo est le deuxième d’une série mettant en scène l’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep. Il faut dire qu’une grande part de l’intérêt qu’il présente repose sur son personnage principal. L’histoire est racontée à la première personne et le narrateur n’hésite pas à interpeller le lecteur qu’il présume occidental. Ainsi, il nous fait partager des opinions et insiste beaucoup sur les différences culturelles entre nos deux mondes, ironisant souvent sur le comportement des Occidentaux dans son pays. Cela crée une certaine complicité entre le lecteur et le principal protagoniste de cette histoire. C’est surtout à l’origine d’une réelle originalité sur la forme, qui ne constitue pas qu’un gadget, mais apporte un vrai plus.

Parce que pour le reste Bangkok Tattoo reste dans la lignée des bons polars, sans vraiment proposer une intrigue réellement exceptionnelle. J’ai presque même envie de dire que le dénouement ne bouleverse pas vraiment le lecteur. Disons, que l’on ne brûle pas de savoir le pourquoi du comment à chaque page. L’intérêt, encore une fois, est ailleurs. Dans les personnages donc, et dans le portrait qui est fait de la société thaïlandaise en dehors du regard biaisé des touristes. Après, l’intrigue policière apporte un fil rouge narratif qui donne un sens à ce voyage dans les bas-fonds de Bangkok, et même ailleurs dans le pays.

John Burdett est donc un auteur particulièrement intelligent, sachant parfaitement donner une vraie personnalité à ses intrigues et à multiplier les sources d’intérêt pour le lecteur. On peut ajouter à ça une plume très agréable à suivre, sachant parfaitement équilibrer les descriptions, les dialogues et les péripéties. Bref, cela donne envie de découvrir l’ensemble de la série car je suis persuadé que Bangkok recèle bien assez de surprises pour occuper plus d’un roman. Avec l’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep, il tient là un personnage que le lecteur a très envie de revoir à l’œuvre.

Bangkok Tattoo ne vous dispensera pas d’acheter un guide touristique si jamais vous veniez à vous rendre en Thaïlande. Mais elle donne envie de réellement connaître cette contrée exotique d’une façon inaccessible pour un touriste. Alors, évidemment, John Burdett est un Anglais qui, même s’il a longtemps vécu en Extrême-Orient, et on peut toujours remettre en cause sa faculté à vraiment nous faire partager un mode de pensée typiquement bouddhique et thaïlandais. Mais bon, encore une fois, il a assez de talent pour qu’on y croit totalement.

Bangkok Tattoo n’est donc pas un grand polar en tant que telle, mais possède une forme et une richesse qui en font une œuvre plaisante à suivre, dépaysante et originale.

EVIL URGES (My Morning Jacket) : Mi-figue, mi-raisin

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evilurgesmymorningjacketOn continue la série des groupes dont peu de gens ont entendu parler en France, avant aujourd’hui bien sûr, avec l’avis que je vais vous livrer sur Evil Urges, des Américains de My Morning Jacket. Un groupe rock qui signe ici son 5ème album studio, le dernier en date, sorti en 2008. Si j’en crois ce que j’ai pu lire sur le reste de leur discographie, cet album est aussi le plus pop.

Car à la seule écoute de Evil Urges, j’aurais effectivement plutôt rangé la musique de My Morning Jacket dans le rayon pop, même si ceux qui lisent régulièrement mes critiques ont compris que j’ai un peu de mal avec ces étiquettes. Un pop avec un son bien plus Américain que Britannique, les allergiques a la Brit’pop peuvent donc se laisser tenter. Mais enfin pop quand même !

Ceci dit, que My Morning Jacket soit un groupe plutôt rock à la base ne m’étonne guère finalement, car les meilleurs morceaux de cet albums sont pour moi Aluminium Park et Remnants, qui sont de loin les plus rock’n’roll. Le reste n’est pas mauvais, mais ni vraiment enthousiasmant, ni vraiment original. On sent que le groupe explore un territoire quelque peu méconnu et qu’il n’y est pas encore assez à l’aise pour se lâcher totalement. Il y’a une vraie maîtrise artistique dans les arrangements et dans la voix du chanteur, mais une créativité limitée.

On retrouve sur Evil Urges tout ce qu’on peut attendre sur un album de ce genre musical. De la pop sucrée, avec Thank You Too ou Two Halves, qui raviront ceux qui ont gardé leur âme d’adolescent ou de midinette. La jolie ballade qui va bien, Librarian, passage obligée. Vous trouverez aussi ce qui pourrait presque ressembler à une imitation de Prince (Highly Suspicious). Bon, c’est pas mal, mais ça ne vaut pas l’original.

En fait, s’il est difficile de dire vraiment du bien de Evil Urges, il est aussi difficile d’en dire vraiment du mal. Aucun morceau n’est totalement à jeter, certains s’apprécient avec un réel plaisir. Il y’a une vraie homogénéité dans la qualité, ce qui est plutôt positif, mais il manque réellement un ou deux vrais morceaux de bravoure musicale. Il manque surtout un brin de personnalité qui ferait dire « tiens ça, ça sonne comme du My Morning Jacket ». Mais encore une fois, si j’ai bien compris, cet album n’est pas le plus typique de leur expression musicale habituelle.

Cependant, je pense que My Morning Jacket est un groupe qui peut vraiment s’apprécier en concert car on sent bien qu’il s’agit de vrais musiciens. Evil Urges ne m’a pas enthousiasmé, sans vraiment me décevoir, mais je reste tout de même satisfait d’avoir découvert un groupe qui possède un réel talent artistique indéniable.

Pour finir, un petit tour d’horizon des titres que l’on peut trouver sur Evil Urges.

1.: Evil Urges
Un titre pop rock rythmé qui constitue un très bon début.

2.: Touch Me I’m Going To Scream (part 1)
Une pop plus calme, entre le mélodique et l’électro.

3.: Highly Suspicious
Un morceau qui sonne comme du Prince, mais sans valoir tout à fait l’original.

4.: I’m Amazed
Un son vraiment US, pas mal, mais qui manque un tantinet d’énergie.

5.: Thank You Too
Une ballade pop sucrée, sans être succulente non plus.

6.: Sec Walkin’
Un titre un peu country, qui sonne un peu comme les Eagles. Mais là encore, l’original est bien meilleur.

7.: Two Halves
De la pop pour ado, pas mal, mais sans plus.

8.: Librarian
Une jolie ballade un peu mélancolique.

9.: Look At You
Le chanteur pousse la voix, mais la chanson ne décolle pas vraiment.

10.: Aluminum Park
Un morceau plus rock et énergique. Et ça marche plutôt bien !

11.: Remnants
Très rock, très bon.

12.: Smokin’ From Shootin’
Encore un titre assez rock, mais plus en retrait que les deux précédents.

13.: Touch Me I’m Going To Scream (part 2)
Une longue reprise de la plage 2 d’un intérêt limité.

14.: Good Intentions
Juste un mot pour finir

REVES DE GUERRE : Excellente fantasy gauloise

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revesdeguerreSi la littérature fantasy est largement dominée par les auteurs anglo-saxons, il existe quelques irréductibles gaulois pour faire vivre magie, dragons et autres épées enchantées. Thomas Day est de ceux-là (et peut-être moi aussi, si un jour, par miracle, je finissais mon roman…). Rêves de Guerre est une de ses premières œuvres, sortie en 2002. Je n’en ai encore lu aucune autre, mais, en tout cas, cette première donne envie de s’y mettre au plus vite.

N’Kahn Hadessa est le maître d’armes du royaume de Haäsgard. Agé de plus de dix mille ans et d’allure monstrueuse, il est né de l’imagination et de la colère du mage Dalvid. Il est en mission au confins du monde pour retrouver le forgeron Tharflane, qui possède quelque chose de vital pour l’équilibre du monde. Pendant ce temps, la princesse Lhyrène échappe à une mystérieuse tentative d’assassinat.

L’univers de Rêves de Guerre rappelle fortement celui de la saga le Royaume d’Epines et d’Os. Quand on connaît l’amour que je lui porte, on voit bien que c’est un vrai et beau compliment que je fais à ce livre. Bon, on le verra, on se situe tout de même un ton en dessous, mais quand même, il y’a comme un air de famille. On est donc dans de la fantasy pure et dure, mais une fantasy qui a su se moderniser et arrêter de vouloir absolument réécrire le Seigneur des Anneaux.

L’intrigue de Rêves de Guerre est presque uniquement focalisée sur ses personnages et leurs relations. Et c’est d’ailleurs, ce qu’il y’a d’un peu frustrant. Ce qui est traité l’est parfaitement, mais on aurait aimé que le récit prenne parfois une dimension supplémentaire, plus épique, avec de grandes batailles et le destin du monde qui se joue. En lisant les premiers chapitres, on s’attend à ce que les évènements visiblement anecdotiques et personnels prennent au final un sens beaucoup plus large. Ca sera bien le cas dans les dernières pages, mais on aurait aimé que tout ce qui a précédé ne soit que le prologue de quelque chose de plus grand, et surtout plus long.

Enfin voilà, Thomas Day a surtout voulu nous raconter le parcours et le destin de ses personnages et il le fait parfaitement. Chacun d’eux est assez complexe, ambiguë et surtout intéressant pour que le récit captive. Surtout que Rêves de Guerre comporte son lot de surprises et d’évolution inattendue. Cela aiguise évidemment la curiosité du lecteur page après page. L’univers décrit est trop sombre pour que l’on éprouve une grande affection pour les personnages, mais on s’y attache malgré tout, même les plus inquiétants. Rien n’y est manichéen, chacun porte sa part de noirceur et d’humanité. J’ai rarement lu un récit où l’on a autant de mal à désigner les bons et les méchants.

De plus, le tout est porté par une plume réellement dynamique. Ceux qui sont rebutés par les longues descriptions qui peuplent souvent ce genre littéraire (quand on crée des mondes totalement imaginaires, il faut bien les décrire) pourront trouver ici leur bonheur. Il dresse un tableau de l’univers où évolue les personnages en se contentant du strict nécessaire à l’action. Ceci explique aussi sûrement en partie l’envie que l’on aurait de s’y attarder un peu plus, afin de le connaître un peu mieux et de découvrir tous les trésors qu’il pourrait receler.

Rêves de Guerre est donc un excellent moment de fantasy pour adultes francophones. A conseiller à tous les amateurs du genre.

POURQUOI J’AI MANGE MON PERE (Roy Lewis) : Fous rires à l’aube de l’humanité

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pourquoijaimangemonperePaléontologie, voilà un gros mot qui ne donne pas vraiment envie de rire. Il nous fait plutôt penser à un monsieur barbu et sérieux (Yves Coppens pour ne pas le citer) ou bien à des hommes préhistoriques criant « hunk hunk atra atra ! » (La Guerre du Feu pour ne pas la citer non plus). Bon, si j’avais pensé à Grrrrrr ! (pas eu le courage de vérifier le nombre de r), ma démonstration s’écroulerait, mais je n’y pense pas, je préfère oublier. Bref, humour et préhistoire ne faisaient pas très bon ménage. Mais c’était avant Pourquoi J’Ai Mangé mon Père.

Ernest est un pithécanthrope tout ce qu’il y’a de plus banal, si ce n’est sa famille. En effet, son père, toujours avide de découvertes et d’inventions, vient tout juste de maîtriser le feu. Du coup, tout un nouveau champ d’activité s’offre à eux : barbecue, chauffage et même art rupestre. Enfin, tout cela ne plaît guère à son oncle Vania, qui trouve tout cela contre nature, même si cela ne l’empêche pas de se resservir plusieurs fois à chaque barbecue…

Pourquoi J’Ai Mangé mon Père repose sur un ressort comique et un seul. L’anachronisme. Ici, il concerne surtout les pensées des personnages, tout ce qu’il y’a de plus modernes, en décalage complet avec leur mode de vie. Ainsi, le père du narrateur n’arrête pas de s’interroger sur l’âge géologique dans lequel ils se situent et a bien du mal à trancher entre le pléistocène inférieur ou supérieur. Bon, ce n’est pas l’exemple le plus drôle, mais celui qui illustre le mieux le principe général sur lequel repose cet excellent bouquin : les personnages ont conscience de leur étant de préhumain et anticipe les évolutions à venir. C’est un principe qui peut sembler un peu mince, mais Roy Lewis a eu la bonne idée de ne pas pousser le bouchon trop loin et nous livrer un livre court (180 pages chez Pocket avec une taille de police assez élevée) mais suffisant.

Si Pourquoi J’Ai Mangé mon Père est une réussite, c’est parce qu’il est avant tout très drôle. Le principe que je viens d’expliciter est exploité à la perfection et nous offre quelques moments de bravoure littéraire. On retiendra par exemple le moment où le père, au nom du progrès de l’espèce, explique à ses fils qu’ils ne pourront plus coucher avec leurs sœurs et qu’ils vont devoir les échanger avec des femmes de la tribut d’à côté. Bref, un vraiment moment de bonheur drôle et savoureux et, qui plus est, réellement original. Le tout se lit très rapidement, mais les livres, c’est comme tout, ça peut être néanmoins très bon, même quand c’est très court.

Roy Lewis a connu un succès tardif en France avec ce livre puisqu’il n’a été traduit qu’en 1990, alors qu’il a été écrit en… 1960. Comme quoi, parfois, les bonnes choses prennent leur temps avant d’éclore… Ok, j’arrête les expressions toutes faites… Mais que voulez-vous, je n’ai pas le talent littéraire de cet auteur qui, sans avoir une plume de génie, nous emballe son humour avec assez de brio pour que l’on puisse apprécier ce dernier à son entière et juste valeur.

Pourquoi J’Ai Mangé mon Père n’est donc pas du tout un livre à réserver à ceux qui passent leur week-end au Muséum. Non, il s’agit vraiment d’un de ces rares livres qui arrivent à vous arracher un vrai éclat de rire lors de sa lecture. Et ça, c’est un vrai bonheur.

L’EXTRAVAGANT VOYAGE DU JEUNE ET PRODIGIEUX T.S. SPIVET (Reif Larsen) : Embarquez sans hésiter !

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lextravagantvoyagedujeuneetprodigieuxtsspivetUn livre n’est pas qu’un texte imprimé sur du papier. Quant à un texte sur l’écran d’une tablette, je n’ose même pas l’évoquer. Non, un livre c’est avant tout un objet qui a une âme et qui est déjà beau par lui-même. Un livre se lit avec les doigts, le nez quand il est un peu ancien, l’oreille quand on tourne les pages et bien sûr les yeux. Bon, il manque le goût, mais j’interdis bien à quiconque de manger un livre ! Bien sûr, un roman de gare ne dégage pas la même sensualité (au sens premier du terme) qu’un beau livre au papier glacé. L’Extravagant Voyage du Jeune et Prodigieux T.S. Spivet en plus d’être un formidable roman est aussi un magnifique objet.

Tecumseh Sansonnet Spivet a 12 ans et vit dans un ranch au fin fond du Montana. Sa grande passion, ce sont les cartes, les dessins, les schémas… Rien n’échappe à son crayon qui emplit des pages des pages de ses carnets. Son talent est tel que ses œuvres figurent régulièrement dans les plus grandes publications scientifiques du pays, en cachette de ses parents et sans que personne ne se doute un seul instant que l’auteur est un jeune garçon. Alors quand il reçoit un coup de fil qui l’invite à recevoir un prix prestigieux et qu’il accepte, il se trouve obligé de faire face à son double mensonge. Il n’a alors d’autre choix que de partir à l’aventure caché dans un train de marchandise, première étape d’un long voyage jusqu’à Washington.

Une page de L’Extravagant Voyage du Jeune et Prodigieux T.S. Spivet n’est pas qu’une simple page de roman. Car ça se passe autant dans la marge qu’au centre. A côté du récit, on retrouve notes, remarques, apartés, explications et bien sûr moult schémas et dessins. Comme si le livre avait été commenté et illustré par le narrateur lui-même. Si on doit faire un parallèle avec quelque chose de connu, on retrouve un peu le principe des œuvre de Bernard Werber où les chapitres de récit s’enchaînent avec des extraits de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu. Sauf que là, les deux se superposent sur une même page.

Tout cela n’aurait pu être qu’un gadget, mais les deux éléments sont tout aussi importants l’un que l’autre. Les notes dans la marge en disent largement autant sur le personnage principal que le récit en lui-même. En fait, les deux sont complémentaires et indissociables et composent autant l’un que l’autre L’Extravagant Voyage du Jeune et Prodigieux T.S. Spivet. Ce livre s’apprécie donc vraiment dans toutes ses dimensions, en tant que récit et en tant qu’objet.

Bon, mais maintenant parlant tout de même un peu du fond. L’Extravagant Voyage du Jeune et Prodigieux T.S. Spivet est un road-book savoureux qui nous fera voyage de l’Amérique hyper profonde à l’élite intellectuelle et scientifique de Washington. Il nous fait découvrir un monde à travers le regard d’un personnage si enfantin par certains côtés, mais qui fait preuve également d’une érudition rare. Bref, une interprétation scientifico-naïve de la vie, mais qui fait preuve parfois d’une incroyable pertinence. Certaines réflexions sur nos petits travers d’adultes sont particulièrement bien senties.

L’Extravagant Voyage du Jeune et Prodigieux T.S. Spivet est aussi une formidable ode à la curiosité intellectuelle. Il nous montre que dans les détails les plus anodins de notre quotidien peut se cacher un sujet d’émerveillement.. Ainsi, grâce à ce livre, vous comprendrez enfin pourquoi, malgré le principe d’action et de réaction qui veut que les forces s’exercent dans le même sens avec la même intensité, l’écureuil qui percute un bus finit à l’état de crêpe suzette. Vous ne regarderez plus jamais les moustiques écrasés sur votre pare-brise de la même façon.

L’Extravagant Voyage du Jeune et Prodigieux T.S. Spivet est un livre qui vous charmera, vous étonnera, vous intéressera, vous passionnera, vous divertira, vous fera rêver, vous ravira, vous enchantera, vous plaira, vous fascinera, vous enthousiasmera, vous cultivera, j’en passe et des meilleurs. De plus, il fera forte impression sur les rayons de votre bibliothèque. Alors que demander de plus !

MON HISTOIRE (Hillary Clinton) : Un récit passionnant

monhistoire

monhistoireUne autobiographie est un exercice délicat où garder du recul et de l’objectivité n’est pas chose aisée. Surtout quand on a dans le coin de sa tête une possible candidature à la Présidence du Monde… enfin des Etats-Unis. C’est ce à quoi s’est attelée en 2003 Hillary Clinton, avec un livre simplement intitulé Mon Histoire, qui raconte sa vie depuis sa naissance jusqu’à son élection comme sénatrice de New York. Un livre réellement passionnant, même si, évidemment, certaines précautions sont de rigueur.

Mon Histoire fut un best-seller mondial. Cela tient d’abord à la personnalité et au parcours assez exceptionnels de son auteur, mais aussi par ses qualités intrinsèques. Tout d’abord, il est remarquablement bien écrit, avec un vrai côté romanesque. Il se lit réellement avec plaisir et facilité, ce qui constitue une bonne nouvelle, vu l’épaisseur du pavé. Mais bon, elle a quand même énormément de choses à raconter et il y’a même bien des fois où on aimerait qu’elle s’attarde quelque peu.

C’est d’ailleurs sûrement le plus gros reproche que l’on peut faire à Mon Histoire. Son côté exhaustif permet certes d’apprendre un maximum de choses, mais le livre aurait peut-être gagné à développer certains passages au détriment de certains autres. Mais Hillary Clinton a fait le choix de nous raconter réellement son parcours qui l’a conduit à devenir tellement plus que la simple femme du Président et non pas simplement de nous rapporter un catalogue des anecdotes les plus marquantes.

Deux éléments sont réellement passionnants de Mon Histoire. Tout d’abord, le récit de ses premiers combats politiques. En effet, Hillary Clinton fut d’abord une Républicaine convaincue, tout comme l’était son père. Elle raconte merveilleusement bien comment en défendant certaines idées issues de son éducation, elle est venue à les approfondir et à les remettre en question. Ensuite, ce livre nous livre un savoureux catalogue des grands de ce monde. Pendant les deux mandats de son mari, Hillary Clinton fut amenée à voyager dans bien des pays, souvent sans Bill, et à être reçue par de nombreux chefs d’état. Elle porte souvent un regard plutôt tendre et sympathique sur eux, mais nous livre toujours une anecdote intime sur leur personnalité ou leurs manies. Bref, elle nous fait redécouvrir qu’aussi grands qu’ils soient, tout ce beau monde n’en est pas moins humain.

Le côté romanesque de Mon Histoire repose surtout dans le récit de l’affaire Blackwater et des investigations du procureur Kenneth Starr, qui se terminera par la tentative de destitution suite à l’affaire Monica Lewinski. Cela occupe une grande partie de se livre, comme un fil rouge aux deux mandats de son mari à la Maison Blanche. Cela est rapporté comme dans les meilleurs romans d’espionnage, avec ses gentils, ses méchants, ses rebondissements, ses intrigues et ses coups bas. C’est assez passionnant à lire, même si, on peut parfois reprocher à Hillary d’avoir fait passer elle et son mari pour des anges martyrisés par des démons. Mais si l’objectivité n’est sans doute pas absolue, le récit offre tout de même une vision de l’intérieur salutaire et nous rappelle à quel point le prisme médiatique a tendance à tout déformer jusqu’à la caricature, sans vraiment se soucier non plus de l’objectivité.

Mon Histoire est aussi parfois un peu frustrant car si Hillary Clinton fut la première first lady à jouer un si grand rôle dans une administration présidentielle américaine, elle ne fut pas Présidente de la République. Parfois, on aimerait entrer un peu plus profondément dans la peau du Président des Etats-Unis. Mais voilà, ce livre raconte bien la vie d’Hillary Clinton, pas celle de son mari.

Mon Histoire est certes une autobiographie non dénuée d’objectifs électoraux, mais se lit comme un roman. Il constitue surtout un témoignage et un récit passionnant d’une femme qui ne l’est pas moins.
 

TORTILLA FLAT : Un Steinbeck léger

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tortillaflatJohn Steinbeck est le chroniqueur le plus célèbre de l’Amérique profonde, très profonde, on ne peut plus profonde. Ses romans Des Souris et des Hommes, A l’Est d’Eden et les Raisins de la Colère font partie des plus grands classiques de la littérature américaine. Ils décrivent un quotidien fait de misère et de drame dans une terre aride et ingrate. Tortilla Flat nous emmène dans le même décor, nous présente les mêmes personnages, mais sur un ton très différent, beaucoup plus léger, beaucoup plus gai. Une sorte de Friends chez les ploucs.

Danny revient de la guerre et s’apprête à reprendre sa vie de vagabond bon à rien. Mais son grand-père vient de décéder et lui a légué deux maisons. Le voilà donc propriétaire foncier. Une opportunité inespérée dont vont largement profiter ses amis tout aussi bons à rien que lui.

Mon parallèle avec Friends n’était pas totalement ironique, tant l’amitié est le thème central de Tortilla Flat. Les personnages font preuve d’une solidarité sans faille, malgré leur capacité à se mettre dans des situations difficiles. C’est cette cohésion qui leur permettra toujours de s’en sortir. Chacun des personnages est à la fois l’ami qu’on ne voudrait pas avoir et l’ami fidèle dont tout le monde rêve. On s’attache à chacun d’eux, nous donnant ainsi envie de faire partie de cette petite bande dont la principale occupation est de trouver un moyen de pouvoir se payer du vin, mais qui serait prête à tout pour secourir l’un d’entre deux.

Le ton de Tortilla Flat est plutôt burlesque. La galerie de personnages, tous haut en couleur, est particulièrement savoureuse et donne un charme particulier et original à ce roman vraiment surprenant pour cet auteur. Mais en conservant un décor qu’il connaît et maîtrise parfaitement, il s’y sent parfaitement à l’aise et nous livre de nouvelles merveilleuses pages de littérature. On s’amuse de les voir déployer des trésors d’énergie et d’imagination pour des causes futiles, mais capitales à leurs yeux. Il y’a un réel esprit anticonformiste dans ce roman, qui s’amuse à remettre en cause les valeurs puritaines. Ceux qui seraient jugés comme respectables dans la société réelle deviennent ici les indésirables face à une solidarité spontanée et fraternelle, qui ne se soucie guère des conventions.

En effet, la plume de Steinbeck reste la même, avec cette puissance incroyable. Du coup, Tortilla Flat donne parfois une impression bizarre avec un décalage avec la légèreté du propos et le style d’écriture qui reste le même que pour les histoires dramatiques qu’il nous réserve habituellement. Mais ce mélange des genres n’est pas forcément désagréable car l’écriture de Steinbeck reste admirable pour elle-même. Certains trouveront peut-être que cela alourdit l’ensemble, mais cela contribue surtout à faire de ce roman une curiosité littéraire réjouissante.

Tortilla Flat n’est pas réellement un chef d’œuvre, mais un roman avec une réelle personnalité, insufflée par son auteur. Relativement court, il ravira les amateurs de burlesque original.

LES REFUGIES (Sir Arthur Conan Doyle) : De grandes aventures par un grand auteur

lesrefugies

lesrefugiesLe XIXème siècle fut l’âge d’or du grand roman d’aventure historique, dont les Trois Mousquetaires est l’exemple le plus connu. Si Sir Arthur Conan Doyle est plus connu pour être le père de Sherlock Holmes, il a écrit également quelques unes des plus pages du genre, dont les Réfugiés, qui nous entraîne de la cour de Louis XIV aux tréfonds de la Nouvelle-France.

Amory de Cantinat est jeune officier des Gardes du roi Louis XIV, dont la cour est marquée par la rivalité entre les deux favorites, Madame de Montespan et Madame de Maintenon. C’est aussi une époque où les pressions se font de plus en plus fortes sur le monarque pour qu’il révoque l’Edit de Nantes et réprime durement les protestants. Or, la famille d’Amory et sa fiancée sont huguenotes. Devra-t-il fuir alors qu’il a toujours servi fidèlement son souverain, même sur les rives du Nouveau Monde ?

Les Réfugiés est un roman d’aventure historique des plus classiques. Duels, chevauchées, dangers, rebondissements sont au rendez-vous sur un rythme alerte. Un vrai divertissement littéraire donc, qui ne s’encombre pas de profondeur ou de réflexions métaphysiques. Seuls les péripéties et l’exotisme comptent, pour le plus grand bonheur du lecteur qui trouvera là un vrai moment de détente. Il y’a même une certaines naïveté dans cette intrigue somme toute basique mais qui atteint parfaitement son but.

Les Réfugiés ravira également les amateurs de reconstitution historique. Il leur permettra de découvrir, sans longues descriptions alourdissant le récit, la cour de Louis XIV au faîte de sa puissance et les premières heures des colonies françaises d’Amérique. Une découverte par l’action romanesque, mais qui ne perd rien de sa pertinence et de son intérêt. Sir Arthur Conan Doyle s’est largement documenté pour écrire ce roman et on ne soupçonne jamais qu’il ait été écrit par un étranger, tant la description de « l’esprit français » se fait de manière naturelle et sans lourdeur.

Le duo de héros est particulièrement sympathique et on a plaisir à chevaucher avec eux. Deux vrais héros de roman d’aventure, contribuant largement au souffle épique qui parcourt Les Réfugiés. Les personnages secondaires sont eux aussi particulièrement savoureux, parfois un peu caricaturaux, mais ils participent largement à la sensation d’évasion que procure ce roman. Seul le personnage féminin est beaucoup plus transparent, Sir Arthur Conan Doyle oubliant quelque peu de nous faire vraiment sentir pourquoi Amory est autant amoureux de sa fiancée. Un petit raté sans grande conséquence néanmoins.

Les Réfugiés est également remarquablement bien écrit. La plume de Sir Arthur Conan Doyle n’est pas non plus la première venue, même si la traduction doit évidemment nous faire perdre un peu de son génie. En tout cas, ce roman se dévore autant qu’il se lit et on arrive au bout étonnement rapidement, sans l’ombre d’une migraine. Une lecture parfaite donc pour les amateurs de légèreté historique.

Les Réfugiés n’est donc pas de la grande littérature, mais un roman d’aventure d’un classicisme qui n’enlève rien à ses remarquables qualités.